«La priorité absolue, c'est la sécurité» par Laënnec Hurbon

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Isabelle_

«La priorité absolue, c'est la sécurité» par Laënnec Hurbon

Post by Isabelle_ » Fri Oct 15, 2004 3:53 pm

L'Express du 11/10/2004
Laënnec Hurbon
«La priorité absolue, c'est la sécurité»
Propos recueillis par Pierre Ganz (RFI) et Vincent Hugeux

Directeur de recherche au CNRS, professeur à l'université Quisqueya de Port-au-Prince, le sociologue haitien Laënnec Hurbon vient de publier Religion et lien social. L'Eglise et l'Etat moderne en Haiti (Cerf)

Huit mois après l'éviction de Jean-Bertrand Aristide, où en est le pays?
La situation est catastrophique. Elle est apocalyptique sur le front écologique, comme l'atteste la tragédie de Gonaives. A cet égard, la mobilisation populaire se heurte à une profonde impuissance. Ce qui me frappe, c'est l'absence totale d'Etat. Difficile, dès lors, de sortir de l'ornière, en dépit de l'aide reçue de l'extérieur.

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6]Décelez-vous néanmoins un mieux?
Oui. Il est un poids qui ne pèse plus sur la tête des Haitiens. Cette épée de Damoclès, c'est Aristide lui-même. Tous, nous ressentons un soulagement. Mais son départ n'est que l'un des maillons de la chaîne. La priorité absolue, c'est la restauration de la sécurité.

«Durant les treize années écoulées, le pouvoir a consacré son énergie à durer, non à protéger le citoyen»

Les émeutes meurtrières déclenchées par les fidèles du président déchu reflètent pourtant une sérieuse capacité de nuisance.

Elle est indéniable. Toutefois Aristide lui-même n'a plus aucune chance de revenir, compte tenu des charges réunies contre lui. Voyez les enquêtes débloquées depuis peu, tant sur la dilapidation des biens de l'Etat que sur les assassinats politiques. Reste les gangs armés, toujours actifs dans les bidonvilles.

Le Premier ministre intérimaire, Gé
rard Latortue, est-il à la hauteur de la tâche?
Lui qui a vécu quarante ans à l'étranger souffre d'un handicap. On se demande s'il a le feeling, s'il peut se mettre dans la peau de ceux qui, bravant le danger, ont manifesté durant des semaines. Il n'a d'ailleurs pas pris au sérieux l'affaire des bandes de «chimères». Les noms des meneurs sont connus, on sait où ils habitent. Pourquoi Latortue se montre-t-il si timoré? Avec l'appui de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haiti (Minustah), la police peut donner l'assaut.

Quelle est l'image de ce contingent onusien?
Elle est désastreuse. Les Casques bleus que je croise dans les rues me donnent l'impression de faire du tourisme ou, au mieux, de se livrer à une parade militaire. Tout le monde se plaint de leur inertie en matière de sécurité.

Qu'est devenu le fameux Groupe des 184, forum d'opposants?
Etudiants, paysans, syndicalistes, patro
ns: ce groupe était vraiment la voix de la société civile. Il a eu un impact considérable dans le déclenchement des manifestations de décembre 2003. Ses animateurs s'efforcent avant tout d'ébaucher un nouveau contrat social entre citoyens. Eux ne voulaient pas descendre dans l'arène politique. Ils ont été obligés de dénoncer ce qui ne va pas. Notamment à l'égard du démantèlement des milices armées. Aujourd'hui, pas une entreprise ne saurait se risquer en Haiti: la propriété n'y est pas assurée, les biens et la vie elle-même ne sont pas protégés.

Que nous enseigne le drame de Gonaives?
C'était une tragédie annoncée. Quatre mois auparavant, dans le Sud-Est, un village avait été réduit à l'état de lac. Les experts de l'environnement avaient prévenu des effets de la déforestation. Mais, tant qu'il n'y aura pas d'autre source d'énergie ni de travail que la coupe du bois... Pas de miracle: un jour, le phénomène frappera Port-au-Prince, tant l'habitat y est anarc
hique. Là aussi, faute d'arbres, rien n'arrête les eaux.

Y a-t-il une malédiction haitienne?
La capitale était conçue, voilà un demi-siècle, pour héberger 150 000 habitants. Ils sont cinq fois plus nombreux. Puis, durant les treize années écoulées, le pouvoir a consacré son énergie à durer, non à protéger le citoyen. Aucune malédiction donc, mais un Etat au service de ceux qui le contrôlent, pas de la population.

Quelles sont les conditions d'un redémarrage?
Il faut restaurer l'administration d'Etat. Il faut aussi engager un effort massif d'éducation, pour former à la citoyenneté par l'école. Car la vigilance ne peut venir d'en haut. Elle s'exerce à la base, notamment depuis le tissu associatif.

Le prochain président d'Haiti doit être investi le 7 février 2006, au terme d'élections locales et nationales. Ce calendrier peut-il être tenu?
Tout le monde est sceptique. Moi aussi. Je ne
vois pas comment on pourrait mettre en place le mécanisme électoral avant le retour de la sécurité. Si un candidat ne peut mener campagne dans les bidonvilles, les scrutins ne riment à rien. Là encore, la tenue des élections est suspendue au succès du démantèlement des gangs armés.

© L'EXPRESS

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