<blockquote><b><p align=justify>
A la veille du fameux rendez-vous historique qui assurerait, faute de mieux, le relèvement moral du peuple haïtien, donnons-nous la main pour célébrer nos héros. Ensemble ils ont contribué à faire de 1804 une dâte carrefour dans l’histoire de l’humanité, ensemble ils doivent être acclamés. Ceux-là qui avaient confondu la première puissance militaire du monde d’alors, des va-nu-pieds qui ont tenu en échec des généraux décorés par des mains illustres, qui ont été formés dans les plus grandes académies militaires du monde méritent bien une apothéose des plus bruyantes et des plus extravagantes, à la mesure de notre reconnaissance et de nos possibilités économiques je voulais dire.
Plaçons-les sur le piédestal historique où ils méritent d’être, mais aussi et surtout cherchons à les comprendre, étudions leurs comportements, et leurs agissements avec sagesse, sagacité et esprit analytique en vue de faire d’eux des hommes comme nous autres, capables de grandeur et de faiblesse, mais galvanisés par-dessus tout par des sentiments hors de l’ordre commun.
La dernière fois j’ai eu l’opportunité d’ajouter ma voix à ce concert patriotique fantastique d’avant 2004, c’était dans une analyse timide de la trajectoire historique de l’opposition politique haïtienne. Sans vouloir être anti-opposant, j’imagine plutôt comment sublime qu’il est d’être sans emportement le juge impartial et éclairé de la politique des autres sans se verser dans aucune démagogie doctrinale. Ce faisant, j’ai simplement voulu implorer à genoux qu’Haïti vive et qu’elle doive appartenir à tous les Haïtiens sans distinction. Je n’ai nullement voulu insinuer aucune querelle autour de la sublimité historique de Toussaint et de son illustre neveu Moise, au contraire.
C’était pour le mieux néanmoins car j’ai forcé les critiques, oh combien constructives, de deux manifestement célèbres congénères haïtiens vivant au Canada en l’occurrence Jafrikayti et Pitit Ginen.
Cette fois-ci en guise d’opposer Toussaint à Dessalines, essayons de les comprendre pour mieux apprécier les efforts consentis sur leurs natures respectives en vue d’endormir leurs démons personnels au profit d’un rêve collectif.
Ce serait tout de même une entreprise sans cesse ardue que de vouloir établir tout parallèle entre Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. Deux figures pourtant illustres de l’épopée Haïtienne de 1804, ils représentaient pourtant deux attitudes politiques tout à fait opposées dans les faits comme dans les analyses. Tout esprit humble aurait mieux préféré faire d’eux deux angles complémentaristes d’une même complexe géométrique, deux génies carrément dissemblables d’un même contexte socio-politique. Ils se complètent en effet et la finalité de leur mission humaine en atteste clairement. Il a fallu, en effet, la ruse adroite, la sagacité-renard de Toussaint Louverture pour entamer 1804 tout comme de l’emportement batailleur, du tempérament foncièrement accrocheur de l’homme de Cormier pour l’achever.
Toutefois sans vouloir raviver un feu de mauvaise augure, dressons une esquisse pour le moins bien-intentionnée sur ce qui les a différenciés pour mieux les rejoindre dans un mutualisme remarquable, dans un faisceau extraordinaire, l’un des plus beaux de l’histoire universelle tissé dans le sang et la sueur, gravé sur du bronze, écrit sur un parchemin qu’aucune main perverse n’arrivera jamais à pouvoir effacer des annales de l’histoire du monde et qui a fait des désespérés des hommes libres.
Toussaint était un imperturbable calculateur, un homme de profonde méditation qui envisageait tous les angles avant de s’aventurer dans la prise d’une décision irrévocable. En atteste éloquemment le départ forcé d’Hédouville pour la France, déclaré persona non grata vaincu dans son orgueil de suprême pacificateur. Toussaint a compris la nécessité de se plier un moment, d’amadouer Rigaud circonstancielle ment et temporairement par des négociations de paix ce pour mieux mater l’émissaire français. Et aussi qui peut ne pas applaudir le fameux revirement duquel s’étaient entichés tous les aspirants au baccalauréat haïtien. Vu sous cet angle, basé sur ces dernières réflexions autour de la personnalité de Toussaint, quelqu’un aurait dit bien que Dessalines était un homme vertical, n’était pas un homme de compromis. Oui, mais c’était pour son malheur.
C’est vrai qu’il était impulsif notre Empereur, l’homme qui a écrit dans le feu et le sang la souveraineté et l’intégrité humaine de l’ancien marron ne pouvait pas toujours dominer son impulsivité. Ce qui nous a valu le Pont Rouge. Toussaint, lui aussi, était pris dans un guet-apens à la Ravine à couleuvres, mais le calme Précurseur descendit de son cheval, s’assit sur un rocher au bord de la route, croisa ses bras et conversait un long moment avec les assaillants pour les faire comprendre qu’il combattait pour eux, qu’il était entrain de faire le sacrifice de sa vie et que le tuer serait plutôt un suicide collectif. Le maître à penser les fit savoir en outre qu’il y a toujours un moyen de tuer un homme quand on le veut ; mais, la plupart des fois, tuer certains hommes demeure ce qu’il est : un acte gratuit.
Au Pont Rouge face aux mêmes extrêmes, Dessalines a exécuté le geste fatidique de porter la paix sur son revolver et l’on sait le reste. Un solide spécimen, un grand gaillard, une force de la nature, une silhouette comme taillée dans du bronze baignait dans son sang fumant. Quel gaspillage, un peu de sang-froid, une dose de souplesse humaine pour tempérer son caractère impulsif en aurait peut-être décidé autrement, je veux dire aurait délayé la rage des assaillants.
Toussaint avait voulu faire des colons d’hier des éducateurs d’alors – ce qui d’ailleurs ne rencontrait pas l’adhésion de ses proches collaborateurs. C’était pour le moins risqué il faut l’admettre quant à l’intégrité de notre acquisition politique, mais le coupé-tête boule caille de son coté a fait une table rase qui persiste encore et nous fait hériter un malheur séculaire qui refuse de succomber.
Toussaint Louverture faisait usage d’un langage souple et velouté pour, à la fois ne pas chasser le potentiel collaborateur, pour apaiser la rage de son ennemi ou forcer la loyauté d’un négociateur. Démarche prodigieuse, en vérité. D’ailleurs la bible elle-même ne nous apprend-elle pas qu’à bien des points de vue une parole douce calme la fureur. Dessalines était irascible en effet et ne voulait pas toujours entendre raison. La petite histoire rapporte qu’assez souvent Claire Heureuse se voyait dans l’obligation de le rappeler d’amincir son vin d’un peu d’eau, de le ramener souvent à la raison.
Mais comment demander à un homme qui portait dans sa chair et dans son sang les stigmates de l’esclavage d’être souple à l’égard de ses forfaitaires d’hier sans attirer sur soi sa colère et ses mépris ? Ce serait une attente sans cesse équivoque d’exiger de l’Empereur d’amadouer ses impulsions. Et comment faire comprendre à ses inconditionnels d’aujourd’hui qu’un brin de raison, qu’une dose d’hypocrisie politique aurait porté l’Empereur à réviser certaines de ses décisions. De même qui aurait pris la chance de taxer le Précurseur de lenteur proverbiale sans se faire expectorer par les Toussaintistes de tout poil et de tout acabit. Nous nous déchirerions volontiers actuellement autour des lucidités analytiques pour lesquelles et le Précurseur et le Fondateur nous en sauraient gré.
Dessalines en effet se livrait trop en palabres à ses ennemis. Rappelons-nous pour un moment le fameux «D’après ce que je viens de faire dans le Sud, si les citoyens ne se soulèvent pas, c’est qu’ils ne sont pas des hommes. Comment se fait-il que depuis la proclamation de l’indépendance tous les mulâtres, fils de blancs, réclament la succession de leurs pères? Et les pauvres noirs, dont leurs pères sont en Afrique, n’au
ront-ils donc rien?» Ils parlaient ainsi des mulâtres à ses prétendus collaborateurs mulâtres. Quelle naïveté politique! On allait utiliser plus tard cette même impulsion caractérielle pour confondre l’Homme de bronze, pour le faire commettre des bévues innombrables, irréparables et regrettables.
Ce n’était pas par exemple pour faire de lui le premier Cicéron haïtien qu’on lui a fait prononcer ce fameux passage : «Pour rédiger l’acte de l’indépendance, il nous faut la peau d’un blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume». Beaux mots ciselés contre toute sagesse politique dans la chair de l’Empereur, tailles par exprès sur mesure pour l’induire en erreur. Erreur catastrophique, perle fataliste quant à la survie physique du Panaméricaniste et de ses projets politiques. L’Empereur était dès lors un homme perdu. Ce fut le premier coup fatal porté à son caractère avant l’assassinat au Pont-Rouge. Ses rédacteurs écrivaient tout ça en bon français pour que le Français eût pu comprendre combien menaçant était le danger Dessalines et l’ancien colon français de concert avec ses complices haïtiens et internationaux ne se faisaient pas prier pour en prendre prérogative. Qui ferait dire quelque chose de ce genre à un Toussaint Louverture ou même à un Alexandre Pétion souple et matois par excellence? On a fait faire à Jean-Claude Duvalier les mêmes erreurs en lui faisant dire «Pitit tig se tig». Les détracteurs impénitents de la dite révolution duvaliériste n’allait jamais pardonner le fils du docteur-président cette bévue politique. La dernière en dâte juste avant le 7 Février le fameux «Mwen rèd tankou youn ke makak» porta bien le coup de grâce et acheva de mettre en garde quant à tout élan de confiance à l’égard de l’héritier de 1957. Quelle innocence! Les collaborateurs d’un homme politique ne sont pas toujours bien intentionés. C’est pourquoi Franco « El Caudillo » sur son lit de mort s’en était débarrassé de pas mal pour aplanir le sentier politique au monarque actuel d’Espagne.
Tout compte fait, nos ancêtres ne sont pas des parallèles ou des divergences quant à la finalité de leurs démarches humaines, mais ils étaient des hommes avant tout capables de haine, d’hypocrisie et d’imperfections. Continuons d’analyser les extrêmes empruntés par chacun d'eux pour aboutir à cette sublimité historique enchanteresse qui a fait des sous-hommes des preux et de leurs cris de liberté une cacophonie faible et anodine, il est vrai, mais manifeste dans le concert des nations indépendantes.
<br>
