Le peuple aux abonnés absents !
ANALYSE
PORT-AU-PRINCE, 11 Décembre - Le peuple est sorti officiellement de l'actualité politique depuis le 29 février dernier qui a vu la chute du président Jean-Bertrand Aristide dont la popularité reposait sur les masses haïtiennes.
Au fur et à mesure qu'une nouvelle conjoncture se met en place et même si cette dernière n'est pas encore totalement définissable, une chose est sûre: on n'a pas attendu pour précipiter le peuple en marge par rapport à la position qu'il a occupée depuis le renversement de Duvalier en 1986. Aujourd'hui le peuple revêt de plus en plus le visage d'un importun, d'un empêcheur de danser en rond. Ou pis encore, un vagabond, un "chimère".
En un mot, on revient à la politique traditionnelle d'écarter la grande majorité du débat politique.
Les éditorialistes de la presse officieusement-
officielle distinguent comme seuls et uniques protagonistes: le pouvoir et la classe économique.
Le Premier ministre intérimaire Gérard Latortue ne manque jamais une occasion de définir son programme comme un partenariat entre ces deux entités.
En arrière plan, le nouvel ordre économique, qui définit les règles du jeu.
Or dans cette conjoncture, que représente le peuple?
Pour l'instant, rien. Out. Exit le peuple. Ou plutôt comme on dit en anglais, il est dans un limbo, un purgatoire.
"Food for work"...
On discute de création d'emplois, de possibilités d'investissements, de nouvelle législation par devant le congrès américain pour faciliter les exportations haïtiennes vers les Etats-Unis (et le Canada). Etc.
Mais entre-temps, le peuple est mis aux abonnés absents. Le peuple n'a pas de pouvoir d'achat. Il n'a pas de ligne de crédit, ni de collatéral. Il n'a pas de propriétés ni de hangars au parc industriel. Alors qu'il attende! Point.
En attendant, il n'est pas défendu de tricher un tant soit peu en faisant semblant de revenir aux méthodes traditionnelles. Par exemple, le gouvernement haïtien - d'autres disent l'aide gouvernementale américaine (USAID) - ouvre un programme de nettoyage des rues pour essayer d'alléger la pression insupportable du chômage dont on ne peut ignorer qu'il interfère dans le banditisme des rues.
Des petites vieilles avant l'âge de leurs balais soulevant ici ou là dans les rues un nuage de poussière. Puis on court sagement s'asseoir pour attendre la camionnette du "food for work."
Mais comme les choses n'avancent pas au rythme souhaité, et qu'il faut toujours un bouc émissaire, un souffre douleur, c'est humain, alors le peuple en prend pour son grade. On ne prête qu'aux riches, c'est connu.
Lorsque le général commandant la force internationale de maintien de la paix (Minustah) lancée à la poursuite des gangs armés, explique qu'il ne peut envoyer les blindés tirer sans discr
imination dans les quartiers populaires sans risquer un massacre de nombreux innocents, peu s'en émeuvent. On lui répond: "Tirez d'abord. Posez les questions ensuite."
La semaine dernière encore, alors que le gouvernement se débat comme un diable dans un bénitier pour trouver un accord avec les douaniers en grève, les chambres patronales ne surent manifester que leur impatience, parfois même arrogante. Oubliant sur le coup qu'elles sont partie prenante du fameux partenariat et qu'à ce titre elles se doivent d'apporter leur concours au pouvoir pour l'aider à aménager certaines courbes dans un processus aussi abrupt.
L'Etat n'a qu'à prendre ses responsabilités, entend-on d'un côté. Mais de l'autre, toute initiative de tendance sociale est taxée de populiste (pis, aristidienne) et risque surtout de relancer la courbe de l'inflation: le FMI (Fonds Monétaire International) ne fait pas de cadeau.
"Après moi le chaos!"...
Définitivement, mauvaise saison pour le p
euple.
Aristide a une grande part de responsabilité pour avoir laissé ses partisans comme un troupeau sans berger (sinon lui seul, "après moi le chaos!")...
Aussi, pas bête, le pouvoir actuel se sert de cette situation-là même pour faire avancer le nouvel agenda. Plus on accuse Aristide, plus on accule le peuple.
Quand on procède à des révocations massives dans le cadre de l'exigence d'ajustement structurel du FMI, ce sont des partisans Lavalas, aucune pitié.
Peu à peu, en accentuant toujours plus ce rapprochement Aristide=chimères=quartiers populaires=peuple, c'est la grande majorité qui finit par être englobée, diabolisée.
Tout un peuple "chimère"!
Le pouvoir et ses partenaires n'ont donc point besoin d'avoir aucun état d'âme. Ils ne se font pas prier.
Quelle aubaine aussi pour le FMI et les contraintes du nouvel ordre économique. Un coup fumant!
Mais le peuple de son côté n'aurait pas attendu aussi longtemps pour plier bagages, si l'on
en croit un grand analyste de l'histoire politique d'Haïti, l'historien britannique David Nicholls ("From Dessalines to Duvalier: Race, Colour and National Independence in Haiti").
D'après Nicholls, le peuple haïtien sait quand se lever de table, pour paraphraser la chanson d'Aznavour.
Le système paternaliste...
"L'autoritarisme de la part du gouvernement et l'irresponsabilité politique d'un côté, et l'apathie de la part des masses de l'autre sont toujours allés de pair dans l'Haïti indépendante", et quand des étrangers s'étonnent que le peuple haïtien ne se soit pas soulevé plus tôt contre des dictatures comme celle de Papa Doc, c'est de ne pas connaître cet aspect de l'histoire d'Haïti.
Seulement quand il a été sûr d'avoir une chance de jouer sa partition que le peuple haïtien s'est impliqué directement dans l'aventure politique du pays (soulignez aventure). Mais hélas, jusqu'à présent ce fut toujours pour garantir le transfert du pouvoir à un au
tre dictateur, poursuit l'historien.
Les exemples n'abondent pas. Dans les années 1840, les piquets ont aidé à sécuriser l'élection de chefs d'état noir, mais ils ont été écrasés par Soulouque et leurs leaders exécutés. Tandis que leurs alliés des classes possédantes, comme Salomon jeune, en profitèrent pour commencer à bâtir leur future fortune politique.
En 1867, les cacos ont amené la défaite et l'exécution du président Salnave, mais pour finir sous les mitraillettes de l'intervention américaine de 1915.
Papa Doc a-t-il contribué indirectement à réveiller les masses paysannes en les faisant conduire à la capitale par autobus entiers pour fournir les applaudissements lors de ses prestations publiques?
Mais d'un autre côté, personne ne poussa aussi loin que Duvalier le système paternaliste qui remonte à la colonisation française.
Ce même système de centralisation, hérité lui aussi de la France, qui a rendu encore plus difficile toute participation directe de la
masse à la chose publique, serait-ce au niveau local, comme on le voit dans les anciennes colonies britanniques.
Pour finir, conclut Nicholls, "le gouvernement haïtien (et les élites qui l'ont traditionnellement soutenu) n'a jamais considéré comme son devoir d'assurer le bien-être de ses sujets individuellement parlant... Aucun gouvernement dans l'histoire d'Haïti n'a jamais rien fait pour améliorer le sort de l'haïtien moyen."
Et David Nicholls de conclure par cette phrase terrible: "D'ailleurs ce n'est pas le critère selon lequel on juge un régime en Haïti."
Haïti en Marche, 11 Décembre 2004
Editorial, Mélodie 103.3 FM, Port-au-Prince
