<p align=justify>Relations haïtiano-dominicaines
QUEL SUIVI A LA VISITE A PORT-AU-PRINCE DU PRESIDENT FERNANDEZ?
Par Guy Alexandre (collaboration spéciale)
Les violences qui ont marqué la sortie du Président dominicain du Palais National, le lundi 12 Décembre dernier sont, à tous points de vue ,regrettables .Elles sont, en soi,inadmissibles , entre autres raisons , parce que le président de la république voisine était l’ invité de nos gouvernants .Et, de surcroît, elles ne contribuent à la résolution d’ aucun des problèmes sérieux qui structurent les relations entre les deux pays Pis :virtuellement, elles compliquent une situation déjà complexe par le terrain de nouvelle manipulation qu’ elles offrent aux ultranationalistes dominicains aujourd’hui déterminés à porter au point d’ incandescence les tensions déjà ouvertes entre les deux communautés nationales. Les autorités haïtienn
es ont eu raison de «déplorer » ces violences auprès de leurs homologues dominicaines. Au demeurant, du point de vue des normes les plus élémentaires, elles n’avaient pas le choix. Cela dit, deux éléments demandent à être soulignés, dans un effort de réflexion à froid sur l’évènement du 12 Décembre 2005 et de mise à jour de ce que devraient en être les orientations de suivi.
Le 12 décembre : un aboutissement malheureux
D’abord, il faut bien voir que les manifestations de ce jour-là constituent un aboutissement malheureux. Elles sont en effet à la fois conséquence et produit de cette politique de nos deux gouvernements qui, de mai (Hatillo Palma) à décembre 2005 (Villa Trina) ont en général parlé et agi comme s’il n’y avait pas de problèmes entre les deux pays et les deux peuples. Alors même que, pour des raisons dont ils sont seuls juges, des responsables dominicains, y compris le président de la République, développaient par moments un discours dépréciatif sur Haït
i et ses dirigeants. La substance de ce discours étant reprise dans l’entrevue avec la BBC, qui lui a été attribuée à la veille de sa visite à Port-au-Prince. Dans ce contexte, il s’est développé en Haïti un profond sentiment tout à la fois d’humiliation, d’indignation et de révolte dont, à leur façon, les jeunes se sont fait l’écho. En vérité, la manifestation de ce lundi traduira, de la part des étudiants, l’aspiration largement partagée, et apparemment non perçue par nos dirigeants, à ce que soit mise en œuvre entre les deux pays une autre politique.
Le second élément touche à la rencontre entre les deux présidents. L’on n’a pas assez fait attention au fait peut-être le plus important de la visite à Port-au-Prince du président Fernandez, - plutôt négatif parce qu’il implique les deux responsables d’État et non pas une quelconque dérive de « protestataires » - est que les deux parties n’ont pu en la circonstance produire de déclaration conjointe .Or, c’est une norme : les rencontres entre chefs d’É
tat, quand elles ne sont pas l’occasion de la signature de véritables accords formels sur des thèmes ou problèmes déterminés, se concluent, au minimum, par une déclaration conjointe portant orientations-cadres pour la promotion de nouveaux pas en avant dans les rapports entre les pays concernés . Ladite déclaration se négocie évidemment à l’avance, par va- et- vient entre chancelleries et cabinets .Et elle est en général prête à être signée, photos de famille à l’appui, à l’arrivée du dignitaire reçu.
Dans le cas qui nous occupe, est-ce que l’une des parties aura suggéré quelqu’élément inacceptable pour l’autre? Y a-t-il eu contre-proposition, également irrecevable pour le vis-à-vis ? Toujours est-il qu’en lieu et place de la traditionnelle déclaration conjointe, on a eu droit, en cette occasion, à un double message parallèle des chefs d’ État, l’un et l’ autre exprimant semi vérités, critiques à demi voilées, et…vœux de rectifications, sans engagement de la part des partenaires.
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7]Les questions de fond demeurent[/b]
Quoi qu’il en soit, les problèmes de fond demeurent pendants avec leur cortège de virtuels effets de désagrégation. Il est sans aucun doute heureux que les dirigeants, des deux cotés, en appellent en ces jours-ci au calme et à l’apaisement. Mais il est clair que les développements négatifs possibles (inévitables?) ne seront pas maîtrisés par le seul dire et l’_expression de bonnes intentions. Le fait est que, dés le lendemain de la visite du Président Fernandez, le mardi 13 Décembre au matin, des étudiants haïtiens de Santiago de Los Caballeros disaient, sur les ondes d’une station de radio de Port-au-Prince, leur angoisse face aux menaces reçues dans les rues de la deuxième ville de la République dominicaine. Le même jour, ici en Haïti, des « professionnelles» dominicaines confiaient, sur la même station de radio, avoir été l’objet d’agressions sur leurs lieux de travail. Et, à Santo Domingo, le jeudi 15 Décembre, le quotidien HOY publiait plusieurs «
opinions » qui en appelaient, de façon quasi-ouverte, à l’« expulsion » de tous les Haïtiens de la République Dominicaine. A quoi il faut ajouter les pratiques de désinformation, ici et là. Un exemple : le même jeudi 15, les quotidiens de la capitale dominicaine relayaient l’ « information » selon laquelle l’ambassade dominicaine à Port-au-Prince aurait évacué, depuis le mardi 13, tout son personnel. Cette version sera démentie, le même jour, par l’ambassadeur Serulle.
En clair, déjà mises à mal par l’accumulation et la répétition des « incidents » en terre voisine entre Haïtiens et Dominicains depuis le mois de mai, les relations haïtiano-dominicaines sont entrées dans une zone de haute turbulence. Il faut souhaiter que, de part et d’autre, les dirigeants mesurent enfin la consistance de ce fait, en même temps que tous ses tenants et aboutissants. Il faut également souhaiter qu’ils confirment leur volonté politique de prendre en charge les problèmes, de les mettre à plat, de les affronter, et de con
struire ensemble, dans la nécessaire concertation, des voies de solutions justes, réalistes et viables. Sous ce rapport, la seule désignation de l’ambassadeur Fritz Cinéas ne règlera pas les problèmes. L’intéressé, avec qui je me suis longuement entretenu les 12 et 13 Décembre derniers en est tout à fait conscient. Le nouveau chef de mission sera d’autant moins capable, par sa seule présence à Santo Domingo, de faire avancer les dossiers qu’il devra consacrer une grande partie de son temps et de son énergie à gérer les problèmes internes de toutes sortes de nos missions diplomatique et consulaires en République Dominicaine, et à y mettre de l’ ordre. Alors que l’étendue de la détérioration en cours des relations bilatérales et la complexité même des problèmes entre nos deux pays requerraient, pour les prochaines semaines, sa totale disponibilité pour une prise en charge permanente de la concertation –négociation et de la mise en perspective des dossiers avec les partenaires dominicains.
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7]Que faire ?[/b]
L’objectif premier est d’éviter que les choses ne se détériorent davantage, de freiner la tendance à l’exacerbation des tensions. La –dessus, il semble impératif d’instituer, ici en Haïti, un véritable comité politique de crise qui, sous l’autorité du chef de gouvernement, et en coopération avec le chef de l’État, suivrait au quotidien les développements de la situation en République Dominicaine et en Haïti, au regard des tensions actuellement en vigueur. Ce comité, formé d’un nombre réduit de cadres du ministère des Affaires Étrangères, du ministère de l’Intérieur, du ministère des Affaires Sociales, de la Police Nationale d’Haïti et du Bureau du Premier Ministre, pourrait être coordonné par le Directeur de Cabinet du Premier ministre. Sa tâche serait, entre autres, d’élaborer, aussi souvent que nécessaire, des notes de synthèse d’informations et de recommandations pour le chef de l’État, le chef du Gouvernement.
Parallèlement, tout semble indiquer qu’ il est
nécessaire que soit envisagée avec la partie dominicaine la perspective de la mise en place ,sans délai, d’ une commission binationale spéciale, fonctionnant là aussi sous l’autorité des Chefs d’État et de Gouvernement, et dont le mandat serait de rassembler, au plus vite, et d’étudier les éléments et conditions pour l’ouverture le plus tôt possible d’une négociation d’ ensemble sur les trois principales questions porteuses de contentieux dans les rapports entre nos deux États : le dossier de la migration, la question de l’organisation du commerce, les problèmes de sécurité d’ État.
Une dernière direction de travail implique la reprise en mains du dossier bilatéral -pour ce qui la concerne- par la société civile des deux pays. Sabine Manigat, dans un éditorial postérieur aux évènements de Hatillo Palma, appelait fort justement de ses vœux un réveil des professionnels et intellectuels de la République Dominicaine et d’Haïti, pour qu’ils contribuent, par leurs analyses et propositions à l’élaboration
de solutions aux problèmes. Un prochain pas en avant, de ce point de vue, devrait être l’ organisation d’un colloque ou d’ un séminaire binational, réunissant en une session à Port-au-Prince et une autre à Santo Domingo, des universitaires, des intellectuels et des professionnels des deux pays et dont le mandat de reprendre, sans complaisance, l’ examen des problèmes structurels et conjoncturels des relations bilatérales et d’ élaborer , sur la base d’un bilan raisonné, des recommandations sérieuses et viables, à soumettre à nos deux États. L’idée, heureusement, est en train de faire son chemin, ici et en terre voisine.
Post-scriptum : La production de ces notes arrivait à son terme quand nous avons pris connaissance dans le réseau internet de la décision du Président Fernandez de « désavouer » l’appel qui avait été lancé par des cadres de son parti et de son gouvernement, à ce que, à l’ occasion de son retour en République Dominicaine vendredi dernier, fût organisée une grande manifestation populair
e d’accueil, pour « laver l’ affront » qui aurait été fait à leur président par les Haïtiens. Il faut louer l’initiative du président Fernandez en la circonstance. Il lance ici à nos compatriotes et à son peuple un signal fort de sa conscience de la nécessité, dans l’intérêt bien compris des deux communautés, de commencer à faire baisser la tension en vue de favoriser la recherche de solutions aux problèmes. C’est le sens du présent article.