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Esclavage: Violences et Résistances
Par Fleur du Kasai
Chap. I. Contrôle social et mental de l'esclave
"Déclarons les esclaves être meubles." Tel est le principe que le Code Noir entend définir et justifier tout au long de ses 60 articles, en prenant à témoin Louis XIV Roi de France et de Navarre, l'Eglise catholique et Dieu lui-même. Ce principe est celui de toutes les sociétés esclavagistes, mais la France est la première puissance des temps modernes à l'avoir codifié. Le statut social, juridique et économique de l'esclave est celui d'un objet, d'un bien, et en tant que tel, une entité sans volonté ni identité propre. La législation brésilienne de l'esclavage est en ce sens la plus explicite, car elle considère les esclaves comme : « articles de propriété, qui entrent dans l'ordre des biens, sans volonté ni personnalité juridique, ayant comme seuls uniques représentants leurs propres maîtres. »
L'esclave est celui qui se trouve sous le pouvoir et la dépendance absolus d'un maître, celui qui n'est pas libre et qui vit dans un état de servitude totale. Il diffère du serf ou du serviteur, car il n'est pas considéré comme une personne, mais comme une chose ; car il ne tire aucun bénéfice ni profit de son travail ; car sa vie est à la merci de la volonté de son maître, qui a le droit de vie et de mort sur sa personne ; car il n'a aucun droit face aux personnes et aux choses. "Etre une propriété", est le statut premier d'un esclave. De ce postulat découle deux prédicats corollaires : ceux de la perpétuité et de l'hérédité. Un esclave est esclave à vie, et transmet sa condition sociale à ses enfants. L'esclave n'a pas de "personnalité juridique", il n'a pas non plus de statut "moral", ce qui veut dire que la société ne lui reconnaît pas de dignité, de valeurs, de principes, ni même de sentiments. Dans la plupart des sociétés coloniales il lui est interdit d'apprendre à lire et à écrire, de posséder des biens ou un pécule, de s'attrouper, de se déplacer sans l'autorisation écrite de son maître, de porter des chaussures, de parler une langue africaine ou le créole. Si la législation veille à ce que l'esclave n'ait aucun recours juridique, elle lui confère à contrario un statut "pénal" très riche. Le Code Noir Français, puis espagnol, les textes de loi émis par les états du sud des Etats Unis, par les pays d'Amérique latine et les îles de la Caraïbe, à travers leurs Constitutions ou à travers leur Code pénal pour réglementer l'esclavage, ne sont qu'une suite d'interdits, de sentences, de châtiments, promis aux esclaves qui se rendraient coupables de vol de nourriture, de bétail, de fuite, de désobéissance, de port d'arme ou de meurtre. Le système esclavagiste est avant tout un système répressif, autoritaire et totalitaire dans sa définition formelle, même si les pratiques sociales ont pu s'avérer être moins rigides. Le contrôle social et mental de l'esclave est au centre de ce dispositif, car l'organisation et le fonctionnement des sociétés coloniales reposent sur cette population esclave, qui dans la majorité des cas, est supérieure numériquement à la population blanche. C'était d'ailleurs pour prévenir toute insurrection massive d'esclaves que les recensements effectués dans des pays comme le Brésil 19ième siècle, n'étaient jamais rendus publics.
Le contrôle mental de l'esclave passe par des mécanismes de "déshumanisation". Il n'est pas un "objet" uniquement sur le papier, il l'est dans la vie courante. La ségrégation sociale et spatiale. Il était de coutume dans les plantations de réunir tous les matins, tous les esclaves du domaine dans l'enclos à bétail pour être compter, afin de s'assurer qu'aucun ne s'était enfui durant la nuit. Les journées de travail commençaient dès 6 heure du matin et s'achevait souvent après minuit. Les esclaves des plantations étaient parqués dans un espace qui leur était réservé (les cases nègres aux Antilles françaises, les slaves quarter aux Etats unis, les senzala au Brésil), à la fois suffisamment loin de la maison du maître pour marquer visuellement la hiérarchie de la condition, et suffisamment près pour que leurs faits et gestes soient surveillés. Un commandeur ou feitor, chargé de contrôler, le fouet à la main, le travail des esclaves, avait souvent son propre logis à proximité de leurs cases, afin d'exercer sur eux une surveillance constante. Les esclaves des villes, qui pour la plupart dormaient dans les rues et les parcs, étaient surveillés par la police. Ceux à qui leurs maîtres avaient trouvé une place dans l'étroitesse de leurs maisons de ville, dormaient soit à même le sol de la cuisine, des couloirs ou dans les escaliers, soit dans les petites remises étouffantes avec des sacs de vivres et des animaux domestiques. Cette ségrégation était instituée dans l'espace, dans les conditions de vie et dans l'apparence. Dans l'alimentation par exemple, les esclaves ne mangeaient que les restes, les abats ou les aliments que leurs maîtres ne consommaient pas. Il leur était interdit de se parer d'étoffes riches, de porter des chaussures, car dans la société coloniale s'était l'attribut symbolique de la condition. Seuls les hommes libres devaient en porter.
L'esclave devait donc être "identifiable" par cet ostracisme permanent. Il était symboliquement, matériellement, institutionnellement, économiquement et socialement exclu de la compagnie des "hommes". La pression sociale pesait sur lui comme une épée de Damoclès à chaque instant, car le moindre écart, la moindre révolte était réprimée avec la sévérité démesurée d'un châtiment que l'on utilise comme exemple et comme instrument de terreur pour neutraliser le reste de la population esclave.
