Un monde meilleur est possible

Post Reply

Un monde meilleur est possible

Post by » Thu Jan 26, 2006 4:55 am

. <a href=http://haitiforever.com/fora/talk/posts/133.html>A Key address by Fidel Castro</a>

. <a href=http://haitiforever.com/fora/talk/posts/102.html>Un monde meilleur est possible</a>

User avatar
admin
Site Admin
Posts: 2153
Joined: Thu Nov 13, 2014 7:03 pm

L'ami Fidel

Post by admin » Mon Aug 21, 2006 7:49 pm

L'ami Fidel
Alexandre Trudeau

La Presse

Fils de l'ancien premier ministre canadien Pierre Eliott Trudeau, l'auteur est journaliste et documentariste.

J'ai grandi en sachant que, dans le panthéon de nos liaisons et amitiés familiales, Fidel Castro était parmi nos plus intimes. À la maison, nous gardions une photo de Fidel, dans son complet militaire, portant dans ses bras mon frère Michel qui n'était alors qu'un bébé joufflu. Lors de cette première rencontre, en 1976, Fidel avait même donné à Michel son surnom définitif: « Micha-Miche ».

Quelques années plus tard, je me rappelle d'une occasion où Michel pleurait à ma mère en disant qu'il n'avait pas autant d'amis que mon frère et moi. Ma mère lui a simplement dit qu'il avait le plus grand ami de tous, que lui, il avait Fidel.

C'est ainsi que, pour mon frère Justin et moi, Cuba était réservée à Michel. Si quelqu'un devait accompagner mon père lors de ses visites à Cuba, c'était toujours Michel. Ce n'est donc seulement qu'après le décès de Michel et de mon père que j'ai eu la chance de faire la connaissance de Fidel et de son pays.

Fidel n'a rien d'un politicien. Il est plutôt de la race des aventuriers, voire même des grands chercheurs scientifiques. Fidel ne fait pas de politique. Il fait la révolution.

Fidel vit en effet pour apprendre et pour mettre ses connaissances au service de la révolution qui, comme sa quête du savoir, ne s'achèvera jamais. La révolution, pour Fidel, est une oeuvre de la raison qui ne pourra que mener l'humanité vers une justice toujours plus grande, un ordre social toujours plus parfait.

Fidel est aussi l'homme le plus curieux qu'il m'ait été donné de rencontrer. Il veut tout savoir. Plus encore, il sait ce qu'il ne sait pas, et donc, quand il rencontre quelqu'un, il cherche immédiatement à identifier ce qu'il pourrait apprendre de cette personne. Il maîtrise l'interrogatoire socratique. C'est un expert sur la génétique, sur les automobiles, sur les marchés boursiers. C'est un expert sur tout.

Cet immense intellect, combiné à son physique d'Hercule et à son courage sans égal, font de Fidel le géant qu'il est. Il frise le surhomme.

Mon père nous avait raconté, qu'une fois, il avait voulu faire de la plongée à Cuba et que Fidel l'avait amené au site le plus magique de l'île. Fidel lui avait fournit l'équipement et la bouteille, mais lui n'en faisait pas par contre. Mon père est donc descendu tout seul. Rendu à soixante pieds de profondeur, c'est alors qu'il a réalisé que Fidel était à côté de lui. Il s'y était rendu sans bouteille et, couteau à la main, il arrachait des oursins du fond de la mer en souriant. Une fois à la surface, Fidel et mon père ont dégusté les oursins crus avec un peu de jus de lime.


Un anachronisme

Dimanche, l'ami Fidel a eu 80 ans. Et voilà qu'il y a deux semaines, pour la première fois depuis la révolution de 1959, Castro a délaissé les rênes du pouvoir en les cédant temporairement à son frère Raùl. Dans tous les journaux du monde, on a dit alors d'un ton solennel que même les géants sont mortels et qu'aucune révolution n'est éternelle. On prépare déjà l'espace que devra faire l'Histoire à cet anachronisme qu'est devenu Fidel: le visionnaire d'antan dans un monde depuis longtemps devenu monde de gestionnaires, ce monument du vingtième siècle encore debout au vingt-et-unième.

On spécule aussi sur l'avenir de Cuba sans Castro. Il est toutefois curieux de remarquer que, pendant que le monde entier s'énerve, les Cubains, eux, font mine de rien. Les plus rusés de mes amis cubains disent même que ce petit recul du pouvoir qu'effectue Castro n'est qu'une stratégie du Jefe, un petit test, et qu'il sera bientôt de retour. Ils affirment que, d'une part, Castro permet ainsi aux Cubains, et surtout à la machine d'État cubaine, de s'habituer aux directives de son frère et successeur désigné, Raùl. D'autre part, Castro peut ainsi observer comment le monde, et surtout les États-Unis, réagiront à son ultime départ.

Les Cubains demeurent très fiers de Castro, même ceux qui ne partagent pas sa vision. Ils savent qu'ils ont le plus vaillant et le plus brillant des chefs. S'ils respectent son machismo intellectuel, la présence de Castro leur est tout de même lourde à porter. Il leur arrive parfois de s'en plaindre, comme des adolescents qui se plaignent d'un père trop contrôlant et trop exigeant. Le Jefe voit tout et sait tout, disent-ils. Certains jeunes Cubains m'ont souvent demandé si je pouvais m'imaginer ce que c'était de vivre dans un monde où on est toujours surveillé, critiqué, jugé. Tu ne peux jamais apprendre par toi-même. Le Jefe sait toujours mieux que toi ce qui est bon pour toi. Ça en devient suffocant à la longue, disent-ils.

J'ai un jour fait la connaissance d'un jeune Cubain dans la petite ville de Remédios, où il y travaillait comme rouleur de cigares. J'ai appris que nous partagions le même auteur favori, Fiodor Dostoievski. Quand je lui ai témoigné mon émerveillement pour son appréciation de la littérature russe, il me répondit: « Oui, Fidel m'a appris à lire et à penser, mais regarde ce qu'il me fait faire avec mon éducation: rouler des cigares! »


Lettré mais très pauvre

Cuba sous Castro est un pays lettré et en santé mais très pauvre. Les historiens noteront par contre que jamais, dans l'ère moderne, une superpuissance a-t-elle été plus malicieuse et vilaine envers un petit pays que ne l'ont été les États-Unis envers Cuba. Dès le début, les États-Unis n'ont fourni aucun autre choix à Castro que de se soumettre et leur céder son autorité ou de leur tenir tête. Castro leur a tenu tête et a ainsi dû entraîner tout le peuple cubain dans cette dialectique infertile. Les Cubains en souffrent, s'en plaignent, mais ne blâment généralement pas Castro. En outre, les États-Unis ne manquent jamais l'occasion de faire savoir au peuple cubain toute la hargne qu'ils éprouvent envers ce petit pays voisin qui ose leur tenir tête.

À l'exception du vieux Mandela, déjà depuis longtemps à la retraite, Fidel Castro est le dernier patriarche mondial. La raison, la révolution et la vertu deviennent pour nous des concepts de plus en plus abstraits. Nous ne verrons peut-être plus de patriarches.

Nous devons donc penser à la disparition du dernier patriarche sous un angle psychanalytique. La mort du père ne marque jamais notre libération de celui-ci, au contraire. La mort d'un père si immense et impressionnant que Castro l'immortalise plutôt dans l'esprit de ses enfants. Il est vrai que les Cubains abandonneront sans doute assez rapidement l'orthodoxie communiste de la révolution. Dès la levée de l'embargo américain, ce qui ne saura tarder dès après la disparition de Castro, ils se verront tentés par le capital et les valeurs américaines qui inonderont alors le pays, ouvrant des possibilités d'épanouissement et de déchéance jusqu'alors inaccessibles.

Il n'y a pas de doute que Cuba sans Castro ne pourra demeurer inchangée. Mais tous les Cubains continueront à subir l'influence de Castro. Qu'ils le veuillent ou non, ils continueront à se faire interpeller par sa voix, par ses questions et par l'inlassable projection de sa raison qui exigera d'eux, qu'ils l'écoutent ou non, de défendre l'intégrité cubaine et de chercher en tout temps l'excellence et la justice.

Pour une génération à venir, les Cubains seront hantés par l'image d'une société qui n'a jamais existée et qui n'existera jamais, mais dont leur chef, le plus brillant et obsédé de tous, n'a jamais arrêté de croire qu'elle pouvait et devait exister. À quelque part, ils se sentiront toujours choyés, qu'eux, les Cubains, ont eu Fidel.

Post Reply