Occupation: combien de victimes innocentes déjà? (Sénécal)

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Occupation: combien de victimes innocentes déjà? (Sénécal)

Post by admin » Fri Mar 26, 2004 7:55 am


Le Nouvelliste. Mardi 23 mars 2004.

Occupation : combien de victimes innocentes déjà?
Richard Sénécal

Aujourd'hui dimanche,je viens de rentrer chez moi et je m'apprête à passer à table. Il est un peu plus d'une heure.Un voisin s'arrête pour une courte " lodyans" et m'apprend que la veille au soir les Marines ont encore frappé. Un véhicule est criblé de balles au voisinage de la Téléco au Pont-Morin. C'est ce même voisin qui, quelques jours plus tôt, me ramenait après un incident similaire qui faillit me coûter la vie.

On est le mardi 16 mars.J'ai eu une journée assez chargée. Je rentre d'un tournage difficile( je suis réalisateur) que j'ai dû abréger à cause du couvre-feu.Il n'est que neuf heures dix du soir. J'ai pu ramener chez eux tous les membres de mon équipe et je ne suis plus qu'à quelques minutes
de mon domicile. Je descends Lalue et je passe l'intersection de l'avenue Martin luther King. La rue est déjà déserte, le black-out règne en maître.Je reviens de Frères et, sur mon trajet, je n'ai rien aperçu de suspect. Je conduis sagement, et dans ma voiture la radio est allumée à volume modéré.

Presqu'à hauteur de la ruelle Vaillant, je devine plutôt que je ne vois un véhicule devant moi. Je dis je devine puisque ledit engin circule tous feux éteints, au mépris des règles les plus élémentaires de la circulation. Il est d'autant plus invisible dans l'obscurité qu'il s'agit d'un pick-up de l'armée américaine bondé de soldats en tenue camouflage. Sur le moment, je me félicite de les avoir aperçus à temps. Je ralentis. Je les observe un moment puis je me prépare à les dépasser. C'est à ce moment-là que l'un deux me fait signe. Je ne comprends pas tres bien ce qu'il veut. Me demande-t-il de ralentir ou de m'arrêter? Je décide qu'il vaut mieux jouer la prudence: je m'arrête. Je
n'ai pas encore stoppé le moteur, coupé les phares ou éteint la radio que soudain, à ma grande surprise, des coups de feu éclatent. Je dis coups de feu mais, sur le moment, j'ai plutot l'impression que le ciel me tombe sur la tête. J'ai été pendant quelques années et en des moments troublés cameraman de l'agence Reuters. J'ai donc une certaine habitude des balles et des armes de gros calibre mais je n'ai jamais encore eu droit à un tel registre. J'ai le réflexe immédiat: je plonge sous le tableau de bord, la tête en direction du siège passager. Là, pendant plus d'une minute, recroquevillé sur le plancher de ma Toyota, j'entends tonner l'apocalypse. Et puis soudain, c'est un choc, violent, inoui, qui envoie ma tête se fracasser sous la boite aux gants, mes lunettes et mon portable sur le sol. A ce moment, je ne puis en deviner la nature. Et puis c'est le silence, troué seulement par des voix à l'extérieur qui parlent anglais….. et par ma radio qui joue toujours. Je m'inspecte mentalement. Je n
e me sens pas blessé.

Quelques secondes encore et comme tout semble s'etre calmé, calculant chaque mouvement, j'ose lever les mains d'abord par-dessus le tableau de bord, puis les yeux, puis la tête. Je m'apercois alors qu'une auto de couleur blanche venant en sens inverse s'est encastrée dans mon véhicule, collision frontale. Les blancs aussi sont là, armes pointées sur la petite voiture. Je n'ai aucun fusil dans ma direction. J'ose ouvrir la portiè- re côté passager et tenter une sortie. Plusieurs Marines me mettent en joue et je suis contraint de m'allonger, face contre terre, jambes écartées, à même le trottoir. J'ai en main mon téléphone portable et mes lunettes tordues par le choc. Je vais rester ainsi quinze bonnes minutes, à portée de fusil.

De loin, je les vois qui s'affairent à fouiller mon vehicule. Je n'ai pas d'armes. Ils fouillent aussi l'autre voiture sans rien trouver, me semble-t-il. L'autre chauffeur est seul et sérieusement blessé. Les so
ldats doivent le sortir et l'allonger au sol. Il est conscient. Je l'entends qui demande un téléphone pour appeler sa femme. Il parle créole. Je crois que les soldats ne comprennent pas et je leur dis en anglais, langue que je maîtrise, que le type veut un téléphone. J'ajoute j'ai un portable. Pas de réponse.

Cela fait maintenant pres de dix minutes que je suis allongé. Je ne sais toujours pas ce qui s'est réellement passé et je commence à m'énerver. Je demande la permission de me relever. Permission refusée me fait-on savoir. «I think I have certain rights», leur dis-je (je crois avoir certains droits). L'un d'eux, agacé, me crache que le seul droit que j'aie est de rester allongé. Ca va, j'ai compris.

Une ambulance de la Croix-Rouge arrive sur les lieux. Le blessé est mis sur un brancard et évacué. On m'autorise enfin à me relever et on me demande de m'asseoir sur des marches qui conduisent à la maison au coin de la ruelle Vaillant. « Où est l'autre?», dem
ande un Marine. « Il est ici », répond un soldat à mes cotés.« Il parle bien anglais. », ajoute-t-il. Celui qui s'amène a des gants chirurgicaux. «Etes-vous blessé?», me demande-t-il. «Je n'en sais rien», lui réponds-je. Il faut dire qu' à ce moment précis, je ne sais plus trop dans quel état je suis. Il m'éclaire de sa torche électrique. «Juste quelques égratignures au visage. Ca devrait aller», me dit-il.

Ils semblent plus détendus maintenant. Je risque quelques questions. « Que s'est-il passé?». «On nous a tiré dessus et on a répliqué. Ce que l'on a fait, c'est pour votre sécurité aussi». Si on leur a tiré dessus, moi je ne l'ai pas entendu….et y avait-il des armes dans l'autre voiture? Dans tous les cas, la riposte était-elle proportionnelle ? Je risque une autre question. «Who's gonna pay for that mess?» (Qui va payer la casse?) Pas de réponse.

Ils commencent à embarquer dans leur pick-up et ils me disent que je peux m'en aller. Je m'approche des deux voi
tures. J'ai pris un sacré choc sur le devant. L'autre véhicule est foutu. Je n'arrive pas à démarrer, le ventilateur est coincé. Les blancs s'en vont, me laissant la, planté au milieu du carrefour. Il est dix heures moins le quart.

Quelques secondes apres, des gens apparaissent, sortant de tous les trous. Une jeep Cherokee s'amène avec des policiers à son bord. Ils s'arrêtent mais ne descendent pas. «Que dois-je faire?», je leur demande. Ils me disent d'appeler l'OAVCT. Pour sur, ils se moquent de moi. Je leur tourne le dos. Ils s'en vont. Il y a des amis parmi les curieux. Ils m'aident à pousser ma voiture dans une cour plus bas et me ramènent chez moi. Il est dix heures passées. C'est le couvre-feu et je suis encore vivant.

L'autre chauffeur a-t-il survécu à ses blessures ? On m'a dit par la suite que sa voiture était criblée de balles… mais ca, je n'ai pas pensé à regarder.

Je me suis dit que ce qui m'etait arrivé n'était pas singulie
r. Je me suis souvenu de ce chauffeur de taxi tué pres de l'aéroport et de ces gens entendus à la radio, blessés chez eux quelques jours auparavant et qui disaient ne pas savoir pourquoi. Je me suis souvenu de certaines rumeurs et j'ai voulu témoigner. Témoigner pour que l'on fasse attention, pour que l'on soit prudent, pour que l'on se méfie de ces apprentis-chimères plus blancs que les autres.

Le lendemain mercredi, je me suis réveillé à six heures et j'ai appelé Vision 2000. J'ai eu Marie Lucie Bonhomme au téléphone. Elle était pressée mais en quelques phrases, j'ai résumé l'affaire. Elle a pris mon numero et m'a dit qu'elle me ferait appeler. J'attends encore. J'ai appelé Métropole et j'ai eu Rotchild Francois Junior. La, on m'a rappelé et j'ai été interviewé par Obed Nau au téléphone. Je ne sais pas si l'entrevue a été diffusée. Ce jour-la, le journal du matin était encombré par la nomination du nouveau gouvernement. Mon histoire devait surement entrer dans la catégorie faits dive
rs. Il aurait sans doute mieux valu que je sois tué. J'imagine les titres "Un cinéaste hatien meurt dans une fusillade" ou bien "Les Marines tuent Richard Sénécal". J'imagine le porte-parole de la force internationale expliquant que j'ai été abattu dans un échange avec des chimères. Il se serait même peut-être payé le luxe de déclarer ques des armes ont été récupérées. La belle blague!

Et puis on m'a expliqué qu'il valait mieux que je me taise, qu'il pouvait y avoir des représailles, que je pouvais perdre mon visa, et patati, et patata. Et j'ai voulu me taire… jusqu' à ce que j'apprenne tout à l'heure qu'il y avait encore des victimes. Alors j'ai décidé d'ecrire ce papier sans même savoir s'il serait publié. Tant pis pour les conséquences!

Je veux dire aux Haitiens que ce desarmement si nécessaire ne se fait pas sans casse. Je veux dire à l'ambassadeur Foley si soucieux des droits humains de maîtriser ses troupes. Je ne veux rien dire aux Marines. Je sais
bien qu'ils sont venus dans un pays qui n'est pas le leur risquer leur vie pour défendre une cause qui n'est pas la leur et qu'ils s'attendent légitimement que je leur en sois reconnaissant. Je respecte l'Amérique et les Américains mais je ne veux rien avoir à dire à un individu qui ne me laisse que le droit de m'allonger sur le ventre.

Les patrouilles ne peuvent-elles pas se faire autrement ? Ne peuvent-elles pas être encadrées par des unités haitiennes, plus au fait des comportements locaux? Où sont donc les défenseurs des droits humains? Sont-ils trop occupés maintenat à faire de la politique? Dommage! Il y a pourtant là dehors une soldatesque excitée et sensible à la gachette qu'il faudrait surveiller de près.


Morisseau
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Post by Morisseau » Fri Mar 26, 2004 9:03 am

Au moins il a eu le courage de ne pas se taire. Il a meprise les pseudo-risques de perte de son visa pour denoncer ces violations flagrantes de droits humains. Il ne fait pas de la propagande pour une classe politique bien determinee. Il dit la verite pure et simple. Il a eu concsience de scenario dont il serait victime au cas ou il ne sortait pas vivant. Il est bien un realisateur car, il a propose des titres valables et appropries qui ne font qu'exposer la verite cachee des cas similaires du sien dont les victimes n'ont pas ete aussi chanceuses. Personne ne fera cas de son temoignage car il devoile le vrai visage des occupants et dement du coup les pretextes qu'ils sont tires dessus a chaque fois qu'ils tuent pour etancher leur soif de vies et de sang. Eske gen bondye pou bay majorite-a yon jistis divin?
Aaaa sanble blan yo se bondye nan ti peyi-a pito...la tempete de Yves Gaudeul continue sa course criminelle...Je vous exh
orte tous a collecter ce morceau d'histoire pour l'HISTOIRE car ils ne manqueront pas a tuer cette image de barbares...

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