Négriers du bicentenaire

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Négriers du bicentenaire

Post by » Thu Sep 02, 2004 8:16 pm

Septembre 2004

Négriers du bicentenaire

LA RIVIÈRE MASSACRE et un mauvais pont sépa­rent Ouanaminthe de Dajabón, en République dominicaine. C'est là, à Ouanaminthe, au nord-est d'Haiti, que va être érigée une zone franche, apprend-on sous le gouvernement Aristide. L'annonce provoque une vive résistance des propriétaires des terres affectées, mais aussi de ceux qui les cultivent, métayers et journaliers. Qu'à cela ne tienne, on les dédommagera (ils attendent encore). Accompagnés d'hommes armés, des tracteurs arra­chent toute la production. Impossible de résister. Les pauvres hères demeurent « comme des oiseaux sau­vages, sans savoir où se poser ».

La firme dominicaine annoncée, le Grupo M, jouit d'une fâcheuse réputation. On la connaît pour ses actes brutaux et arbitraires à l'encontre des ouvriers, son non-respect du droit syndical en République dominicaine, dont
elle est le plus grand employeur (12 000 travailleurs) dans ses usines de sous-traitance. Sans doute mal informée, la corporation financière internationale de la Banque mondiale finance par un prêt de 20 millions de dollars l'installation de Gru­po M à Ouanaminthe. Plus au fait des réalités sans doute, c'est en catimini que le président jean-Bertrand Aristide vient poser la première pierre, en compagnie du chef d'Etat dominicain Hipolito Mejia, le 8 avril 2003. Les Haitiens n'apprendront cette nouvelle, par la presse dominicaine, que le lendemain.

« On ne savait rien des zones franches. Ici, il n'y a pas de travail. On a essayé. » Ouvertes en août, les deux unités de production et leur millier de travailleurs fabriquent les fameux Levi's 505 et 555 (usine Codevi) ainsi que des tee-shirts (usine MD) exportés via la République dominicaine.

Conditions de travail abrutissantes, rythme effréné, salaires indigents... Dès le 13 octobre 2003, un début de résistance se manifeste avec la création du
Syndicat des ouvriers de la Codevi à Ouanaminthe (Sokowa, en créole), affilié à l'Intersyndicale 1er-Mai - Batay Ouvriyé (Bataille ouvrière). Trente-quatre travailleurs syndiqués sont brutalement licenciés le 2 mars 2004. Le pays tra­verse alors un vide de pouvoir créé par le départ du gouvernement Aristide. Cantonnés à Ouanaminthe, des miliciens de la prétendue « armée rebelle » du Nord interviennent pour mater les protestations.

Après d'âpres négociations menées en présence de la Banque mondiale, d'une commission tripartite du nouveau gouvernement haitien et de la multinationale Levi-Strauss, la direction accepte de réintégrer tous les ouvriers (13 avril), mais, précise Mme Yannick Etienne, de Batay Ouvriyé, « oublie qu'il y avait aussi un accord pour que le syndicat puisse négocier un nouveau contrat collectif ».

IL N'EÛT PAS ÉTÉ INUTILE. Cinq jours de travail, du lundi au vendredi - plus le samedi, obligatoire et non payé (tout comme les heures supplémentaires). « Vous ne pouvez même p
as poser une question. Si vous osez le faire, ils prennent votre nom pour vous licencier. » On convoque régulièrement les récalcitrants dans la « chambre ». « Ils mettent la climatisation à fond de manière à vous placer dans une situation très inconfor­table. Vous êtes enfermé pendant des heures, gardé par des personnes armées. » Obligées de se soumettre, tous les deux mois, à une mystérieuse injection, les femmes se plaignent de « règles noires, très longues, irrégulières », et signalent des cas d'avortements suspects.

Arrêt de travail de trente minutes le 7 juin. Le jour suivant, une quarantaine de militaires dominicains lour­dement armés (en territoire haitien !) répriment les travailleurs à coups de crosse. Au lendemain d'une nouvelle grève de 24 heures, le patronat ferme l'usine - lock-out illégal - et, quarante-huit heures plus tard, en la réouvrant, révoque 370 ouvriers.

DEPUIS, LA CHARGE DE TRAVAIL a encore augmenté. Alors que chaque travailleur devait produire 1 000 pièces par jour,
on lui en demande désormais 1 300 pour un salaire de 1 300 gourdes par semaine (35 euros). « Per­sonne ne peut atteindre cet objectif et l'on ne touche que 432 gourdes [ 12 euros !] si l'on n'y parvient pas ! »

Alors que des militaires du pays voisin, à présent en civil, font régner l'ordre sur les installations, M. Fernando Capellán, directeur dominicain de Grupo M, a menacé de transférer ses activités. « La fermeture des usines, nous n'y croyons pas, réagit Mme Yannick Etienne, de Batay Ouvriyé (1), mais la menace est un signe bien clair que la guerre est déclarée.» En Haiti même, en 1995 notamment, Batay Ouvriyé a livré une dure bataille aux sous-traitants de Disney et à l'Association des industriels d'Haiti (ADIH). Or, très curieusement, bien que de nationalité dominicaine, M. Capellán est membre de l'ADIH. « Je crois que les patronats domini­cain et haitien veulent éliminer notre jeune syndicat pour créer une situation de non-droit permettant une exploita­tion maximale », conclut la représ
entante du syndicat.

Maurice Lemoine


(1) Des actions sont menées en France pour soutenir Batay Ouvriyé par le Réseau-Solidarité de la fédération Peuples solidaires (10, quai de Richement, 35000 Rennes)

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