A NOTRE SECOURS OCCIDE JEANTY!

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A NOTRE SECOURS OCCIDE JEANTY!

Post by admin » Thu Jan 12, 2006 12:33 am

Un texte de Michel-Ange Momplaisir que j'ai eu bien de plaisir à lire. Je ne connais pas l'auteur personnellement mais je tiens à le féliciter chaleureusement pour ce texte magnifiquement écrit et pour toutes les informations historiques qui y sont dévoilées.

Merci, encore. J'offre ce texte à mon tour aux amis du forum.

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A NOTRE SECOURS OCCIDE JEANTY!

Souvent je me surprends à penser à mon pays, Haiti, naguère île d'émeraude, aujourd'hui paria et risée du monde. Je ne peux alors m'empêcher de faire miens les propos de l'historien patriote Roger Dorsinvil : « Il ne me reste plus que des yeux pour pleurer. »

Enlèvements en cascades, viols, meurtres, tortures, rendent la vie impossible à nos compatriotes du terroir. Plus de sentiments de l'idéal. Plus de valeurs. Plus de dignité. Plus d'honnêteté. Plus de dépassement. Plus de conscience collective. Nous portons les cendres de nos pères à la semelle de nos chaussures. Quelle débâcle !

Vrai naufrage ontologique de l'homme haitien, Pour moi, disciple d'Esculape, une expérience à la fois troublante et tumultueuse aux frontières de la mort. Faut-il se croiser les bras ?

Au cours de ma longue pratique professionnelle, j'ai eu l'occasion de voir de graves malades engagés dans le tunnel de la Camarde revenir sur leurs pas. D'où l'importance et la nécessité de la thérapie palliative en pareille circonstance, autant sur le plan scientifique qu'humain.

C'est cette forme de thérapie que je me permets de proposer, notamment aux plus jeunes, aux cœurs non encore chloroformés, dans la triste conjoncture de ce début de l'année 2006, 202ième anniversaire de l'Indépendance nationale haitienne. J'appelle à notre secours la mémoire d'un musicien de chez nous, décédé en 1936, un oublié, Occide Jeanty.

Léon Laleau préférait l'appeler Occilius Jeanty, prénom qui figure du reste dans son acte de naissance. Pour le célèbre auteur de La Danse des Vagues, Occide étant bien « trop chimique », ne pouvait convenir au tempérament d'un artiste aussi sensible.

Quiconque parmi les aînés a eu l'occasion d'écouter les airs d'Occilius Occide Jeanty s'est rendu compte que sa musique, d'une allégresse ailée, frémit dans les plis de notre bicolore bleu et rouge. Elle traduit la chanson de nos cocotiers, de nos champs de mais et de canne à sucre, le parfum de nos paysages, la caresse de notre brise de mer. Cette brise le poursuit jusqu'à Paris, où il écrit Les Zéphyrs, un bijou d'harmonie imitative, selon son professeur au Conservatoire de cette ville, Maître Jean-Baptiste Arban.

La musique d'Occilius Occide Jeanty, c'est aussi le chant de nos oiseaux. Je pense à sa mélodie Coqs, Poules et Poussins, une vraie pastorale, qui ne cessera de charmer les oreilles. La musique d'Occilius Occide Jeanty, c'est encore les plaintes jointes à la malédiction de Jean-Jacques Dessalines, tombé au Pont Rouge sous les balles assassines. Je pense à l'impressionnante marche funèbre Les Imprécations de Dessalines. Une pièce en quatre actes, comme une tragédie de Corneille.

Il en est autant d'une autre marche funèbre, Sur la tombe. Voici le témoignage d'un ancien élève d'Occide, membre de son orchestre, plus tard premier flûtiste à la philharmonie de Paris, Dépestre Salnave. J'ai eu la chance de le connaître. Il me fit savoir que Sur la tombe a été exécutée par la fanfare de la marine royale britannique tout au long du parcours des funérailles du roi Georges V d'Angleterre en 1936. Ô Haiti, que les temps ont changé pour Toi !

Mais surtout, la musique d'Occilius Occide Jeanty c'est l'indignation, la colère nationale, face aux insultes, comme ce fut le cas lors de l'affaire Lüders. Je pense à la vibrante marche militaire Les Vautours du 6 décembre. Elle a été écrite à l'intention du Général Horel Momplaisir. A l'aube de ce 6 décembre 1897, les canons du Général pointaient déjà vers les destroyers allemands, le Stein et la Charlotte, en vue au large de Port-au-Prince. Les eaux territoriales de la République avaient été violées. Considérée comme un chef-d'œuvre artistique, cette pièce musicale d'Occide Jeanty devait aussi accompagner ces vers d'Oswald Durand, dont le courroux n'a rien à envier au Rhin allemand d'Alfred de Musset. :

« Nous leur jetâmes l'argent,
Le front haut, l'âme fière,
Comme on jette un os aux chiens. »

La musique d'Occilius Occide Jeanty, c'est l'histoire, les mœurs, les coutumes, les escapades, les amours espiègles et joyeuses des hommes haitiens. Occide Jeanty lui même n'est-il pas un modèle de paillardise ? Surpris à embrasser la fille du président, le terrible Général Florvil Hyppolite, surnommé Marbial, ce dernier l'apostropha sans ménagement : «Monsieur Jeanty, que faites-vous là ?» « Je compose, Général ! » « Quoi ! » « Oui, Général, je compose un baiser interrompu. » Marbial ne lui fit aucun mal, car il l'aimait.

Quelques jours plus tard, au concert dominical du Champ de Mars, sous la baguette magique d'Occide Jeanty, le corps musical du Palais National exécuta en l'honneur du président Hyppolite l'une des plus belles valses du Maître : Un baiser interrompu.

Je voudrais enfin rappeler les circonstances de la composition de l'intrépide marche guerrière intitulée 1804. Le peuple la connaît sous le nom de Dessalines pa vlé ouè blan.

Bien entendu, il s'agit de la petite histoire. Elle m'a été maintes fois contée depuis l'âge de 10 ans par un vieil oncle, Ludovic Momplaisir. Son sobriquet, kouzin Dodo. Pour avoir été sous sous-lieutenant dans l'armée dévastatrice du Général Nord Alexis, le cruel Tonton Nò, kouzin Dodo s'en est racheté en faisant plusieurs actes de contrition.

A la veille du 1er janvier 1904, la population des Gonaives est en armes. Le Général Jean Jumeau, commandant de la place, menace de répéter le geste de l'Amiral Killick qui fit sauter son aviso dans la rade. Il défie le président Nord Alexis de s'approcher de la ville, où les cérémonies commémoratives du centenaire de l'Indépendance Nationale devaient avoir lieu. Tonton Nò ne sait à quel saint ou à quel diable se vouer. Soudain surgit Occide Jeanty. «Président, je vous fais entrer aux Gonaives», lui lance le maestro. « Occide, tu n'es qu'un musicien. Tu ne sais même pas manier une fronde. Mais, si tu me mens, à moi Général Nord Alexis, tu me le paieras cher. »

Tôt, le 1er janvier 1904, aux premiers feux du jour, le corps musical du Palais National sous la direction d'Occide Jeanty entame aux portes des Gonaives les premières notes de la fulgurante marche militaire qu'il venait de d'écrire.

L'entrée dans la ville se fait au son retentissant du tambour, des clairons et des trompettes. D'un coup, la population est électrisée. Femmes, hommes, enfants marchent aux pas de cet air martial. Les soldats venus de Port-au-prince sont applaudis. Nord Alexis, Tonton Nò, passe inaperçu. Il assiste subrepticement au Te Deum célébré sur la place d'Armes. Il repart furtivement pour la capitale. Ses soldats désistent. Se mêlant aux gonaiviens en liesse ils fêtent avec eux. On laisse même entendre qu'ils y auraient laissé leur progéniture.

Kouzin Dodo m'a également appris qu'à Port-au-Prince, où le président Nord Alexis était cordialement détesté, le peuple s'est enivré du vin qui coulait à flot de la fontaine de Madame Colo autrefois dans le quartier du Bel Air, ainsi que de celle de son mari, Monsieur Colo, à la même époque dans le quartier du Morne à Tuf.

Magie de l'art! Leibniz, après Pythagore, ne voyait dans la musique que de simples rapports de nombres. Kant, un joli jeu de sentiments. Schopenhauer rejoint Herder, et plus tard Nietzsche, pour en faire la langue de l'Invisible.

Dans le Monde comme Volonté et représentation, nous lisons sous la plume d'Arthur Schopenhauer : « Étant donné qu'elle dépasse les Idées, la musique est, aussi, totalement indépendante du monde sensible; elle l'ignore tout simplement et pourrait en quelque sorte subsister même si le monde n'existait pas… »

Je suis convaincu que cette thérapie palliative que j'ai proposée en faisant appel à la mémoire d'Occilius Occide Jeanty, notre barde national, garde tout son intérêt dans un cas en phase terminale, comme celui d'Haiti. Mais, croyez-moi, loin d'être seulement une métaphysique de l'imaginaire, l'art n'est nullement le chemin pour sortir de la vie. Il est plutôt une consolation pour y rester. Et surtout pour espérer.

Avec le secours d'Occilius Occide Jeanty, je souhaite à tous ceux qui s'inquiètent de l'avenir d'Haiti de continuer à espérer le meilleur jusqu'à ce que le pire arrive. Et quand le pire arrivera, puissent-ils encore espérer le meilleur.

Michel-Ange Momplaisir,
Montréal, le 4 janvier 2006[/quote]

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