À PROPOS DE LA FÊTE DU CENTENAIRE (Dr. Rosalvo Bobo, 1903)

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Leonel JB

À PROPOS DE LA FÊTE DU CENTENAIRE (Dr. Rosalvo Bobo, 1903)

Post by Leonel JB » Tue Apr 13, 2004 4:28 am

À PROPOS DE LA FÊTE DU CENTENAIRE

Dr. Rosalvo Bobo
(fin 1903)

Haitiens, vous parlez de fêter le centenaire de votre
Liberté. Ce n'est vraiment pas ingénieux comme
trouvaille d'occasion de nouvelles fantasmagories.

Je suis fatigué, ô mes compatriotes, de nos
stupidités.
Faisons grâce au monde, qui nous sait exister, de
caricatures révoltantes.

Un peu de vergogne, voyons, à défaut de grandeur
morale.

Centenaire de notre liberté ? Non.

Centenaire de l'esclavage du nègre par le nègre.

Centenaire de nos égarements, de nos bassesses et, au
milieu de vanités incessantes, de notre rétrocession
systématique.

Centenaire de nos haines fraternelles, de notre triple
impuissance morale,sociale et politique.

Centenaire de nos entre assassinats dans nos villes et
savanes.

Centenaire de nos vices, de n
os crimes politiques.

Centenaire de tout ce qu'il peut y avoir de plus
odieux au sein d'un
groupement d'hommes.

Centenaire de la ruine d'un pays par la misère et la
saleté.

Centenaire de l'humiliation et de la déchéance
peut-être définitive de la race noire, par la fraction
haitienne, cela s'entend.

Je vous en prie, n'allons pas profaner les noms de
ceux-là que nous appelons aussi pompeusement que
bêtement NOS AÏEUX.

C'est assez d'être traîtres, n'allons pas à
l'imposture.

Voyons, mes amis, un peu de calme et de conscience.
Puisque nous avons cent ans, que sommes-nous ?
C'est une vieille prétention de croire que nous sommes
quelque chose aux yeux du monde civilisé

Eh bien, NON !

Il faut se placer en pleine Europe pour se faire une
idée de notre petitesse.

Petit lieu lointain habité par des nègres.
Les plus curieux savent que nous avons une légère
teinte de civilisation française. Quelle faveur!


L'immense reste se contente de nous savoir sauvages.
Entre nous, quand j'entends ces mots "Peuple haitien",
"Nation haitienne",il se produit en moi un débordement
d'ironie.

Non, mes amis, "des groupes, des individus isolés
régis par un groupe stigmatisé, du nom de
GOUVERNEMENT".

Et comme, au point de vue de la chose commune, nous
avons, par suite de graves dislocations dans le
groupement primitif, des intérêts, des goûts,des
idées, des idéals différents, nous en sommes à vivre
chacun comme dans un désert, ne pouvant pas compter
sur les forces sociales et politiques, puisque la
société et la politique n'existent plus.

La masse peut passer d'un moment à l'autre. Que lui
importe d'être fauve, elle ne tient pas à elle-même.
L'individu a à se défendre contre la masse.

Vive et soit bien qui peut.

Mais, attention !

Affiches autour de cette monstrueuse et fatale
caricature, guipures du pagne: RÉPUBLIQUE, CHAMBRES,
C
ONSTITUTIONS, LOIS .

Ah! Le mal de la France! Ce doit être un plaisir pour
l'orang-outang de rappeler la bête humaine !

Allons ! Rapprochons-nous davantage et causons. Comme
on doit le faire en famille, sans scrupule, sans
forfanterie.

Ceux d'entre nous qui ont appris à lire un peu dans
les grands livres se croient du coup grands. Les
belles choses les émerveillent. Et avec un
enthousiasme le plus souvent mercantile, ils se
mettent, au fur et à mesure qu'ils tournent les pages,
à plaquer des grandeurs artificielles sur notre
petitesse immuable. Hélas! Petitesse de nos misérables
cerveaux !

Venons-en donc décidément à nous persuader que nous
sommes des gens d'en bas, des apprentis capables de
besognes déterminées. Nos petitesses uniformes
seraient si admirables !

Le génie chez le grand est remplacé par la vanité chez
le petit.

Avouons que nous avons besoin tout au moins d'un peu
d'intelligence à défaut de génie.

nEt résignons-nous à l'humiliation d'en demander
l'aumône aux riches cerveaux de l'humanité d'en haut.

Et que mesurons-nous à l'étalon de la moralité ?
Maisons publiques, maisons officielles? Bourbiers !
Les plus malins, verrats embusqués dans des formes
humaines, en émergeant avec quelques paillettes d'or.
Mais le sentiment du beau nous faisant défaut, nous
n'en savons pas user.

Et nous sommes depuis cent ans des jouisseurs avides.
Des immoraux, des pédants, des orgueilleux ! Par
conséquent, des niais et des réfractaires, voilà ce
que nous sommes !

Ayons le courage, l'heure est venue, de nous dénoncer
tels à nous-mêmes.

Et le 1er janvier 1904, s'il faut quand même faire
quelque chose, au lieu de semer les lauriers sur les
mânes introuvés de nos aieux, après avoir passé un
siècle à les oublier, à les souiller, à nous moquer
outrageusement de leur héroisme ; au lieu du pourpre
et des flammes, nous tendrons un deuil d'un bout à
r
l'autre du pays, en témoignage de notre remords et, la
bouche contre terre, tenant chacun un bout de crêpe
pendant au drapeau bicolore, nous demanderons pardon à
Dessalines, à Toussaint, à Capois, à toute la phalange
immortelle de notre histoire.

Pardon de notre ingratitude, de notre esclavage,
malgré eux. Pardon de nos folies.

Pardon de nos parjures et de notre croupissement.
Et nos pleurs plairont mieux à ces dieux que les fêtes
bêtes, déloyales et scandaleuses, qu'à contrecour, par
fausse pudeur, nous nous évertuons à leur préparer.

Non. Je proteste de toute la force de mon âme.
Nous ne fêterons pas, parce que, pour bâcler ces
fêtes, étant misérables,chétifs, sans le sou, il nous
faudra encore fouiller dans la bourse du paysan et
faire manger au peuple la dernière vache maigre.

Nous ne fêterons pas, parce que, tandis qu'au palais,
dans nos salons somptueux, nous viderions la coupe au
vin d'or et chanterions ivrogneusement l'an sa
cré
1804, ce paysan dépouillé, ce peuple miséreux pourrait
le maudire. Et leurs malédictions en feraient sortir
d'autres du sein de la terre.

Eh bien donc, un peu de vergogne et travaillons à
sortir du stupre de tout un siècle.

Et s'il nous plaît de commencer bientôt, 1904 ne sera
la fête de rien du tout, mais la première année
d'existence d'une collectivité de braves gens nègres
travaillant modestement et moralement à être un
peuple.

Et la petite république d'Haiti pourra être une
immensité en pleine Europe !

Et le vieux continent pourra se préoccuper, en l'an
2004, du premier centenaire de la GRANDE LIBERTÉ du
PEUPLE HAÏTIEN!

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