15ème anniversaire du coup d’Etat de 1991

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15ème anniversaire du coup d'Etat de 1991

Post by admin » Thu Oct 05, 2006 10:56 am

15ème anniversaire du coup d'Etat de 1991
Faits et versions autour des circonstances de la perpétration du « Coup de Cédras »
Posté le samedi 30 septembre 2006
Par Radio Kiskeya

D'aucuns se plaisent à accorder l'entière responsabilité du coup d'Etat de 1991 au major Michel François, l'ange Raoul Cédras s'étant finalement trouvé face au fait accompli. Cette thèse a été savamment entretenue, surtout au moment où, pour certains secteurs de la communauté internationale, il s'agissait de trouver avec le président constitutionnel un compromis qui devait maintenir le général en poste. On démarchait alors une formule à la chilienne, à la Pinochet donc. Tel était l'objectif du sommet de Governor's Island, à New York.

Aucune thèse n'a été aussi fausse, selon des informations que nous tenons d'acteurs de l'époque dont l'un, au centre des événements, a laissé sa peau au Palais national le 30 septembre 1991 : le valeureux capitaine Fritz Pierre Louis.

Raoul Cédras savait. Des mois auparavant, le commandant en chef par intérim a personnellement mis tout son poids dans la balance pour empêcher le transfert vers la province de trois officiers supérieurs, dont le major Michel François qui dirigeait alors le Service de simple police, communément appelé Cafétéria. Les conseillers du président Aristide lui avaient fait comprendre que cet officier d'infanterie formé aux Etats-Unis n'était pas du tout à sa place et que le risque existait qu'il puisse aisément mettre sa compétence militaire à contribution dans n'importe quel plan de déstabilisation. Alors que, selon toute vraisemblance, celle décision allait être prise, le chef de l'Etat se ravisa, à la requête du commandant en chef par intérim.

Autre fait prouvant que Cédras savait : deux semaines avant le coup, il avait délibérément refusé de faire droit à la requête du commandant d'alors de la Garde présidentielle, le colonel Néoclès Arné, de réapprovisionner le Palais en munitions essentielles, telles que des anti-tanks. De fait, au moment du coup d'Etat, la garnison du Palais National n'a fait que vider les lieux vu qu'elle ne disposait d'aucun moyen pour repousser les assaillants.

Une anecdote, à ce sujet : ayant remarqué un char aux abords du Grand Quartier Général des Forces armées d'Haiti (FAD'H) dans la matinée du lundi 30 septembre, avec le canon braqué sur le Palais National, des membres de la Garde présidentielle sont allés demander à leurs frères d'armes de la police qui se trouvaient à côté du char, le motif de leur présence et de leur posture guerrière. Car, autre fait à prendre en compte, selon les témoignages recueillis auprès des acteurs, cette garnison n'était pas impliquée dans le coup. Pour toute réponse à la question de savoir pourquoi ils étaient en ces lieux, les militaires en faction près du blindé leur ont fait savoir qu'ils en sauraient davantage dans les minutes qui allaient suivre s'ils ont bien le goût du risque. Conséquence : le Palais s'est rapidement vidé de son personnel militaire. A l'arrivée du chef de l'Etat au Palais en compagnie de l'ambassadeur français Raphael Dufour et des éléments de sa garde rapprochée, il y avait très peu de soldats pour défendre la position, comme on dit dans le jargon miltaire. C'est à la faveur de cette situation que le capitaine Fritz Pierre Louis sera tué dans les couloirs du Palais, quelques minutes après que le chef de l'Etat ait été conduit « manu militari » au GQG des FAD'H par un petit groupe de militaires chauffés à blanc. La thèse officielle relative à la mort du capitaine Pierre Louis sera le suicide. Mais, on comprend jusqu'ici très mal qu'il eut pu se tirer une balle à la tête du côté de l'oreille gauche, alors qu'il était droitier.

Pour revenir à l'histoire du comportement du général Cédras par rapport au coup d'Etat, il faut rappeler que, 15 jours avant le coup, de concert avec d'autres membres du haut commandement de l'armée, il entreprit une tournée d'inspection des garnisons au cours de laquelle, outre les consignes militaires ordinaires à proprement parler, il a été maintes fois question de la décision scandaleuse prise par le pouvoir, selon les militaires, de détourner des fonds accordés par Taiwan pour des projets de réhabilitation de l'armée. Des allégations qui n'ont jamais pu être vérifiées, une certaine confusion ayant prévalu en ce qui concerne des fonds octroyés en don par le même pays à La Fanmi Selavi, œuvre sociale du prêtre-président. S'agissait-il donc de fonds destinés à cette œuvre ou de fonds destinés à l'armée ? Ces fonds auraient servi à la construction de la route de Tabarre qui, plus tard, au « retour à l'ordre constitutionnel », allait être baptisée « Boulevard du 15 octobre ».

Dans la suite des dispositions prises qui devaient conduire au coup, il faut signaler celle prise, sans notification au Ministère de la défense dirigé alors par le Premier ministre René Préval, de transférer vers le Camp d'application, à Frères, le stock important de munitions entreposées à Fort-Dimanche depuis l'époque de la dictature duvaliériste.

Raoul Cédras savait, donc. L'ensemble des mesures ayant précédé le coup d'Etat le prouvent suffisamment.

Mais, il faut remonter encore plus avant, dans la chronologie des faits, pour mieux comprendre comment s'est produit le coup.

D'aucuns prétendent que le prêtre-président avait soulevé le courroux des militaires dès sa décision spectaculaire, le jour de sa prestation de serment le 7 février, de renvoyer la plupart des membres du Haut-commandement de l'armée. Il n'en est absolument rien. Les informations recueillies auprès d'acteurs clés laissent plutôt croire que la liste des changements à opérer était soumise par le colonel Raoul Cédras en personne, au cours de plusieurs réunions avec des conseillers du président élu, c'est-à-dire avant l'investiture. L'un de ces conseillers devait par la suite remplir la fonction de secrétaire d'Etat à la sécurité publique au sein de l'un des nombreux gouvernements lavalas. Il était alors clairement entendu au cours de ces réunions que, en raison de ses bons et loyaux services à l'occasion de la supervision des élections de 1990, le colonel Cédras serait promu brigadier général et chef d'Etat major général par intérim des FAD'H. Une proposition soutenue alors par de nombreux proches du président élu, dont un influent journaliste.

Aucun contentieux n'a donc existé entre Aristide/Préval et Raoul Cédras au sujet du coup de balai opéré au sein du Haut commandement militaire par l'élu du 16 décembre lors de son discours d'investiture.

D'aucuns prétendent donc à tort que le prêtre-président avait soulevé le courroux des militaires avec cette décision spectaculaire.

En écartant ce groupe d'officiers, Jean Bertrand Aristide n'avait plutôt fait qu'offrir à Cédras la possibilité d'homogénéiser le commandement militaire, les postes-clés devant être désormais occupés, exclusivement, par les membres de la promotion duvaliériste de 1973 de l'Académie militaire à laquelle appartenait justement le commandant en chef par interim. A partir de ce moment, ce dernier disposait des moyens pour « réglementer » le pouvoir civil et la vie politique.

Le coup de balai du 7 février 1991, en éliminant les contradictions et les rivalités de promotion et/ou de génération au sein du Haut commandement militaire, a-t-il été une mesure intelligente ? N'était-il pas déjà révélateur d'un certain amateurisme qui allait par la suite présider à l'adoption de nombreuses autres mesures maladroites et catastrophiques dans d'autres domaines ?

Concernant des griefs du général Cédras contre le pouvoir du 16 décembre, il faut signaler, par ordre d'importance, un ensemble de faits. Des dispositions prises au niveau du Ministère de la défense ont été particulièrement mal accueillies par le Haut commandement. Dans le cadre des réformes envisagées, ce Ministère avait entrepris avec audace de rompre avec une vieille tradition, celle faisant de l'armée une entité indépendante de toutes les autres. Désormais, l'armée devait se résigner à être un simple service déconcentré du Ministère de la défense. A ce titre, elle devait, de façon réglementaire, fournir à son Ministère de tutelle des informations qui, curieusement, n‘ont jamais existé au niveau du Ministère en question. Quelles sont ces informations ? 1-L'effectif réel de l'armée. le Ministère de la défense n'a jamais disposé de données y relatives ; 2- La grille des salaires au sein de l'institution ; 3- L'inventaire des biens meubles et immeubles de l'armée ; 4- La liste détaillée des équipements militaires, armes et munitions.

La mesure encore plus humiliante, du point de vue du Haut commandement, était celle qui l'enjoignait à soumettre désormais son projet de budget au Ministère de la défense qui l'incorporerait dans le sien propre et deviendrait du même coup le grand patron de l'institution militaire dont il gèrerait les finances. Il s'agissait alors d'une « réforme scandaleuse » du point de vue des militaires habitués à concevoir et à gérer eux-mêmes leur budget et n'ayant traditionnellement de comptes à rendre qu'à des cercles restreints du pouvoir politique. Il ne fallait pas que cela passe !

Autre contentieux : le dossier des réintégrations massives d'officiers chassés de l'armée ou l'ayant déserté, pour diverses raisons. Cédras a dû à contre-cœur entériné des mesures en ce sens du chef de l'Etat, acceptant ainsi de cotoyer des officiers qu'il avait personnellement poursuivi en cour martiale à titre d'accusateur. C'est le cas du capitaine Fritz Pierre Louis et de plusieurs de ses camarades. Le commandant en chef avait vainement fait prévaloir que certains des officiers en question avaient fait l'objet de condamnation par contumace et que leur réintégration devait représenter un dangereux précédent.

Le dernier, mais pas du tout le moindre des litiges : la durée du maintien du général dans le statut de commandant en chef par intérim. Sept longs mois d'intérim à la tête d'une institution hiérarchisée !? Où est-ce que les dirigeants de l'époque avaient-ils appris que cela pouvait se faire ?

Le coup a-t-il surpris le gouvernement et la présidence ? Certains faits permettent de répondre par la négative. Qu'est ce qui explique que le coup a pu réussir en dépit du fait qu'il était connu des autorités constitutionnelles ?

Le coup d'Etat a-t-il surpris le gouvernement ? Quelle fut sa stratégie pour le déjouer ?

Les faits valent mieux qu'une tentative de réponse qui donnerait certainement lieu à des polémiques stériles. Ce qui est loin de l'objectif visé qui n'est autre que de mettre à la disposition des chercheurs et du public en général des éléments très peu connus concernant le coup d'Etat.

Le vendredi 27 septembre 2003, à son retour de New York où il avait accompagné le chef de l'Etat aux Nations Unies, le capitaine Fritz Pierre Louis, chef de la garde rapprochée du président, confia à un fonctionnaire qu'un coup se tramait. Selon ses informations, cela avait justifié le détour par Cité Soleil pris par Jean Bertrand Aristide en quittant l'aéroport et l'autorisation qu'il donnera par la suite pour qu'on laisse le peuple des bidonvilles prendre position sur la pelouse du Palais national. Le décor était alors planté pour la menace suprême du supplice du collier.

Ayant à la mémoire le souvenir de la geste populaire du 7 janvier contre le coup d'Etat de Roger Lafontant, Jean Bertrand Aristide et René Préval doutaient visiblement de la capacité d'un quelconque secteur de réaliser un putsch. Ils allaient en être plus convaincus quand, dans la soirée du 27 septembre, le chef de l'Etat mit le commandant en chef par intérim au courant de l'existence du complot. Celui-ci lui répondit alors qu'il n'en était rien et que, de toute manière, au cas où les informations dont il dispose auraient un quelconque fondement, ce serait l'occasion rêvée pour « épurer » définitivement l'armée et en faire une institution professionnelle et a-politique. Quel discours eut pu mieux contenter nos « marassas » (les frères jumeaux Aristide et Préval) qui, à cette époque, étaient bien avides de profondes réformes institutionnelles ?

Mais c'était, comme on le verra plus tard, une astucieuse promesse de la part de l'officier, car elle allait créer chez les locataires du Palais l'attentisme indispensable à la mise en place du coup. Un attentisme somme toute béat, frisant à la limite l'irresponsabilité. Les seuls actes à retenir des autorités seront 2 appels téléphoniques à la nation, l'un de la ministre de l'information, Marie Laurence Lassègue, l'autre du premier ministre René Préval, de sa planque étant. On rapporte, mais nous n'avons pas pu le vérifier, qu'avant le déclenchement des hostilités, un ministre influent avait proposé de fomenter des troubles au Centre Ville dans la matinée du 28 septembre qui favoriserait, au cours de la journée l'arrestation des conspirateurs. Mais, confiant en la parole donnée par le commandant en chef a.i., le président aurait demandé d'attendre...

Cet attentisme mettra à rude épreuve les qualités guerrières du capitaine Fritz Pierre Louis, prêt au combat contre les putschistes. De la résidence du chef de l'Etat à Tabarre où il se trouvait alors depuis la veille, vers 11 hres 30 a.m. le lundi 30 septembre, il confia au téléphone à un ami qu'il était en train de perdre patience dans l'attente d'un ordre formel de contre attaque du chef de l'Etat. Selon lui, le président ne réalise apparemment pas qu'il s'agit d'un coup d'état. Il a à ses côtés, dit-il, deux hommes qui ne sont pas de véritables militaires, en l'occurrence le major Fourel Célestin et le capitaine Nicolas Sperduto, médecins de leur état.

Selon ce témoignage, Fritz Pierre Louis s'est emporté au téléphone, affirmant disposer d'une centaine d'hommes, militaires et civils, déterminés à affronter le groupe alors insignifiant de militaires ayant pris l'initiative du putsch. Car, tout au départ, ces derniers n'étaient pas du tout nombreux. Leur audace allait les récompenser en fin d'après-midi quand, ayant procédé à l'arrestation du président grâce à la débandade de la garde présidentielle et aux tueries réalisées dans la population tout au cours de la journée, le gros de la troupe allait tout simplement se soumettre à leur autorité.

Des acteurs de l'époque rapportent que, jusqu'à l'arrivée chez lui de l'ambassadeur de France, Jean Raphaël Dufour, Jean Bertrand Aristide n'était pas encore convaincu de l'implication de Raoul Cédras dans le coup. Le général, avec qui il était constamment en contact téléphonique pendant tout le déroulement des événements, lui faisait croire qu'il ne s'agissait pas d'un coup d'Etat, mais plutôt d'une simple mutinerie. Cédras avait soutenu pareille thèse la veille dans une conversation téléphonique avec l'épouse d'un major des FAD'H qui en fera part à ses proches. A la question de cette dernière de savoir si ce qui se passait le dimanche 29 septembre au soir au Camp d'Application à Frères était effectivement un coup d'Etat, il répondit que non et que certains officiers proches du chef de l'Etat intoxiquent ce dernier à ce sujet et donc qu'il s'agit d'une mutinerie.

La thèse de la mutinerie tiendra jusque le lundi 30 septembre dans l'après-midi, vers 2 heures, quand, introduit sur Radio Soleil par le colonel Alix Sylva, un sous-officier présenta un cahier de charges en `10 points dont l'un concernait la démission immédiate du premier ministre René Préval.

A ce stade, il importe, et nous le suggérons, que les chercheurs investiguent et vérifient certaines données. Car, il parait qu'il y avait un sérieux malentendu parmi les putschistes sur le fait d'obtenir soit la tête du premier ministre, soit celle du président de la République. L'un ou l'autre ou les 2 à la fois ? On rapporte que, à l'arrivée du président Aristide au GQG des FAD'H, le colonel Alix Sylva qui y était s'étonna qu'il ait été fait prisonnier et qu'on lui ait passé les menottes. Selon certains témoignages, il semble qu'il croyait que l'opération visait plutôt le premier ministre. Il a failli payer de sa peau une telle erreur car, quand il tenta de contraindre ses subalternes à adopter l'attitude requise face au chef de l'Etat, ces derniers ouvrir le feu en sa direction. Ayant échappé à l'agression, il sera par la suite poursuivi jusque chez lui avant de devoir prendre le chemin de l'exil.

Il semble donc que plus d'uns, y compris l'énigmatique Alvin P. Adams, « Bourik chaje », l'ambassadeur américain, se soient bêtement laissés prendre au piège d'une simple mutinerie pour obtenir la tête du premier ministre mais que d'habiles stratèges allaient rapidement transformer en coup d'Etat contre les autorités constitutionnelles.

Des acteurs-clés de l'époque soutiennent que le Palais était au courant d'un plan d'exécution physique de René Préval qui serait réalisée à l'occasion de l'une de ses tentatives, nombreuses à l'époque, de calmer le courroux de mutins de plusieurs garnisons, réclamant pour la plupart de meilleures conditions de travail. Selon ces acteurs, les secteurs traditionnels soutenus par des puissances étrangères dont les Etats-Unis, semblaient encore déterminés à contraindre Jean Bertrand Aristide à accepter un « deal » qu'on lui avait proposé dès la proclamation des résultats des élections de 1990, c'est-à-dire le porter à accepter un premier ministre qui viendrait vraisemblablement de l'opposition.

Serait-ce la découverte de ce plan qui aurait motivé l'instruction formelle passée dès le vendredi 27 septembre au soir, au premier ministre et ministre de la défense René Préval, pour qu'il se mette à couvert pendant tout le week-end et qu'il ne réponde à aucune sollicitation, venant de qui que ce soit, de se présenter dans une quelconque garnison militaire pour y résoudre même le plus insignifiant des problèmes ? De fait, dans la soirée du 29 septembre, Cédras cherchera en vain le premier ministre pour lui « confier » la drôle de mission, qui lui incombait en fait, de mettre fin à un début de « mutinerie » au Camp d'Application.

L'ensemble des faits et versions contenus dans cet article conduisent à beaucoup d'interrogations sur la responsabilité ou même l'irresponsabilité des dirigeants de l'époque dans la gestion d'une situation qui a abouti à la mort de plusieurs milliers de personnes. Ils constituent des pistes de recherche pour une étude plus approfondie du coup d'Etat le plus sanglant de l'histoire nationale.

Il va sans dire que l'étude devra aussi bien s'orienter vers le rôle joué dans la perpétration du coup par les puissances d'argent et donc l'oligarchie haitienne dont l'hostilité à Aristide et au mouvement lavalas en général ne fut un secret pour personne.

Il importera également d'analyser le rôle joué dans le coup d'Etat par certaines ambassades étrangères, en particulier celle des Etats-Unis et de leur ambassadeur « Bourik Chaje », Alvin P. Adams. [jmd/RK]

Radio Kiskeya

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