Boukman

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Boukman

Post by admin » Fri Feb 27, 2004 3:04 am

BOUKMAN ( ... - novembre 1791)
Written by Max Manigat

Il y a deux cent six ans, en août 1971, sur la terre gorgée de sang et de sueur de centaines de milliers d'Africains, dans la géhenne ayant pour nom Saint-Domingue, la plus riche colonie de l'époque, les "damnés de la terre", au signal d'un leader "charismatique", Boukman, se dressèrent, brisèrent leurs chaînes pour toujours et commencèrent la seule révolution d'esclaves victorieuse de toute l'histoire de l'humanité: la Révolution Haitienne.

Qui était ce Boukman? D'où venait-il? Que savons-nous de lui?

Les descriptions de l'homme, par des historiens étrangers ou haitiens, même par des témoins de ces évènements, s'accordent sur la question de sa prodigieuse force physique. Jean Fouchard dans son excellent ouvrage "Les marrons de la liberté"* abonde dans le même sens:

[quote]"Alors paraît le chef marron Boukman Dutty. Boukman était
venu de la Jamaique, esclave vendu en contrebande par un négrier anglais. Il était doué d'autant de courage et de témérité que de force physique. Ce colosse d'une stature déjà imposante ajoutait à sa puissance de domination celle que lui conférait son auréole de prêtre vaudou. Il .... était parvenu au rang de commandeur puis de cocher de l'habitation Clément." (1) [/quote]

L'un des plus récents livres sur la révolution haitienne, celui de Carolyn E. Flick le présente:

[quote]"He had been a commandeur (slave driver) and later a coachman on the Clément plantation, among the first to go up in flames once the revolt began. While his experience as commandeur provided him with certain organizational and leadership qualities, the post as coachman no doubt enabled him to follow the ongoing political developments in the colony, as well as to facilitate communication links and establish contacts among the slaves of different plantations. Reputedly, Bouk
man was also a voodoo priest and, as such, exercised an undisputed influence and command over his followers, who knew him as "Zamba" Boukman. His authority was only enhanced by the overpowering impression projected by his gigantic size." (2)[/quote]

Son origine jamaicaine pourrait être établie par des recherches peu difficiles. Si l'esclave n'avait pas de personnalité légale, il était inscrit sur le registre de la plantation où il travaillait. Sa tribu africaine figurait, le plus souvent, à côté du nom dont on l'affublait. Moyen de le distinguer d'autres esclaves portant le même prénom. On ajoutait parfois le patronyme du maître. C'est ainsi que nous entendons parler d'un Boukman Dutty. Donc, s'il était vraiment originaire de la Jamaique, qu'il était arrivé à Saint-Domingue à l'age adulte, ces renseignements pourraient être vérifiés sur les registres de l'habitation Clément, s'ils ont été conservés. De plus, le nom Boukman ainsi que son accent devraient pointer dans le sens de
cette origine étrangère. On prétend même qu'il aurai reçu le surnom de "Book man" qu'on donnait à beaucoup d'esclaves sachant lire le Coran, dans les colo-nies anglaises de la Caraibe. Était-ce le cas pour notre Boukman? Une réponse affirmative ouvrirait la voie à une autre interrogation: un musulman, de surcroît lettré, pouvait-il être hougan puisqu'on le présente comme tel ? Une piste à explorer!

Des recherches nouvelles, par exemple celles entreprises par un grand ami d'Haiti, expert de sa littérature et très versé, aussi, dans les questions culturelles de notre pays, le professeur Léon-François Hoffmann, de Princeton University, laisse planer des doutes même sur l'authenticité de la fa-meuse "cérémonie" du Bois-Caiman. (3) L'analyse d'Hoffmann ne nie pas qu'il y ait eu une "réunion" politique à l'effet de préparer la révolte. Il cite:

[quote]"la déposition de l'esclave Dechaussée, confirmée par celle de Jacques, commandeur de l'habitation de Grieu: ‘Il s'est tenu d
imanche dernier sur l'habitation Le Normand au morne Rouge près du Cap une assemblée générale des Nègres députés des ateliers circonvoisins [...]. Le but de cette assemblée, où je me trouvais, était de déterminer le jour de l'exécution de la Révolte depuis longtemps méditée." (4) [/quote]

Mais y eut-il "cérémonie" vodou avec sacrifice d'un cochon noir dans un lieu connu sous le nom de Bois-Caiman? "That is the question!" En tout cas, voilà un pièce importante à verser au dossier! Mythe ou réalité, les Haitiens semblent accepter ce qui s'est passé en ce lieu, le 14 août 1791, comme partie intégrante de leur histoire. Pour répéter Emmanuel C. Paul, cité par Hoffmann:

[quote]"Cette légende populaire qui n'est pas l'histoire fait pénétrer et comprendre l'histoire." (5)[/quote]

Rassemblement de délégués d'ateliers de la province du Nord de la colonie française, discussion des derniers préparatifs de la grande révolt
e, discours du chef de la rébellion, pacte du sang, ser-ment d'exécuter les ordres de Boukman. Tels furent les points forts de cette réunion qui font l'unanimité.Qu'il y eut cérémonie vodou ou non, que le lieu fut le Morne Rouge, sur l'habitation Lenor-mand, ou le Bois-Caiman, ne revêtent pas pour nous Haitiens une importance extraordinaire. Certains privilégient l'aspect religieux. D'autres acceptent uniquement les faits historiques do-cumentés. Tous admettent que cette nuit d'août 1791, quelque part dans la plaine du Nord de la plus fameuse colonie de l'époque, des hommes et des femmes exploités jurèrent de briser leurs chaînes.

Beaucoup de belles descriptions de ce rassemblement, par des historiens haitiens ou étrangers, e-xistent. L'allocution prononcée par Boukman nous est parvenue sous cette forme** et mérite d'ê-tre rapportée:

[quote]"Bondye ki fè solèy ki klere nou anwo,
Ki soulve lanmè, ki fè gwonde loraj,
Bondye la zòt tande? kache nan yon nyaj,
E la
li gade nou, li vwè (wè) tou sa Blan fè!
Bondye Blan mande krim, e pa nou vle byenfè
Men dye la ki si bon, òdonen nou vajans;
Li va kondui bra nou, li ba nou asistans,
Jete pòtre dye Blan ki swaf dlo nan je nou,
Koute lalibète li pale kè nou tout." (6)[/quote]

Les délégués regagnèrent leurs plantations. Au jour J, 22 août 1791, les consignes discutées et adoptées, la nuit du 14 août, furent mises à exécution. Et commença la grande épopée qui devait aboutir à l'indépendance du premier État noir de notre hémisphère. Boukman fut tué, en novembre 1791, par la contre-offensive française. Sa tête, coupée, fut exposée avec cette inscription: "Tête de Boukman, chef des révoltés!"

Il donna le coup d'envoi. D'autres suivirent, dont les noms appartiennent désormais à l'histoire universelle, et lentement mais inexorablement, de 1791 à 1803, la triple révolution haitienne, anti-esclavagiste, anti-coloniale et sociale des "damnés de la terre", de Saint-Domingue, trio
mpha et devint réalité.



Max Manigat, professeur de carrière, a enseigné au Collège Saint-Pierre de Port-au-Prince, aux Athénées de Kenge, de Butembo et de Bukavu (République de Démocratique du Congo), et, pendant vinght-trois ans, au City College de la City University of New York.

* Ce livre a été traduit en anglais sous le titre: "Haitian Maroons. Liberty or Death."
** Le texte d'Hérad Dumesle a été transcrit dans l'orthographe créole contemporaine.

Notes

1) Jean Fouchard : Les marrons de la liberté. 2e éd., Port-au-Prince,1988. pp. 410-411.
2) Carolyn E. Flick : The Making of Haiti. The Saint Domingue Revolution from Below. Knoxville, 1990, p. 92.
3) Léon-François Hoffmann : Haiti: lettres et l'être. Toronto, 1992. pp. 267-301.
4) M. Le Clerc : Détails sur la révolte des Nègres à Saint-Domingue. Manuscrit, 1791. Cité par Hoffmann, p.270
5) Emmanuel C. Paul : Cent cinquante-trois ans en arrière. Port-au-Prince, 1944. Cité par Hoffmann, p. 273.
6) Hér
ard Dumesle : Voyage dans le Nord d'Hayti. Les Cayes, 1824. Cité par Hoffmann, p.283.

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