La France et l’expédition de 1802

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La France et l'expédition de 1802

Post by admin » Wed Oct 22, 2003 12:37 pm


La France et l'expédition de 1802
Par Claude Ribbe

La récente publication de mon roman L'Expédition, grâce auquel j'espère contribuer à attirer l'attention du public sur la naissance d'Haiti entre 1801 et 1804, me donne à présent l'occasion de revenir sur des évènements méconnus qui, tout autant que la trame, constituent le sujet même de cet ouvrage. [...] Loin de moi, la prétention de me substituer aux historiens. Je ne parle pas de ceux qui se targuent bruyamment de ce titre sur les ondes ou dans les journaux sans pour autant évoquer jamais les sujets qui dérangent, mais de ceux qui, depuis de longues années, effectuent aux meilleures sources, avec discrétion et modestie, sur l'histoire de la colonisation européenne, une tâche patiente, rigoureuse, salutaire, mais finalement peu gratifiante, puisque le sujet n'est guère à la mode. Du moins pas encore. Il se trouve s
implement qu'en préparant mon ouvrage, le travail de documentation historique auquel je me suis forcément astreint m'a permis de découvrir des textes imprimés ou manuscrits, qui, pour n'être pas toujours inédits, n'ont en tout cas guère été exploités. [...]

Quels sont ces évènements dont il est question dans mon roman? Eh bien, tout commence le 24 octobre 1801, lorsque Victor-Emmanuel Leclerc reçoit de Napoléon Bonaparte, son beau-frère, le commandement d'une expédition militaire chargée de reprendre le contrôle de la colonie française de Saint-Domingue et de destituer le général Toussaint Louverture, alors gouverneur en titre de cette colonie où l'esclavage avait été aboli au mois d'août 1793 à la suite d'une insurrection d'esclaves. Partie de Brest, de Lorient et de Rochefort les premiers jours de décembre 1801, la flotte se regroupe le 28 janvier suivant au large des côtes orientales de l'île rétive. D' emblée, Leclerc choisit la menace et l'affrontement.

Après plus de deux mois de durs com
bats, la plupart des compagnons de Toussaint Louverture et Toussaint lui-même se rallient à Leclerc, dont l'armée souffre déjà de la fièvre jaune. L'enlèvement et la déportation de Toussaint Louverture, la tentative de désarmement des troupes coloniales, la nouvelle du rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe, mettent le feu aux poudres. Les anciens compagnons de Toussaint et les officiers de couleur arrivés avec Leclerc finissent par rejoindre les cultivateurs révoltés. Au mois de septembre 1802 quand l'insurrection devient générale, Leclerc, refusant de rétablir l'esclavage, s'engage dans la voie non seulement de la terreur mais aussi du génocide, s'attachant délibérément à massacrer l'ensemble de la population d'origine africaine.

Son successeur, Rochambeau, poursuivant ces exactions avec un zèle peu commun, ne parvient ni à rétablir l'esclavage ni à garder la colonie. Les Français perdent peu à peu du terrain. Après une ultime bataille, les rares rescapés de l'expédition capitulent le 19 Nove
mbre 1803 et rembarquent misérablement avant d'être capturés par la flotte britannique. Ils croupiront pendant des années dans des prisons flottantes amarrées sur les côtes de la Jamaique ou dans les ports anglais.

Le 1er Janvier 1804, les Haitiens proclament leur liberté. C'en est fait de la colonie de Saint-Domingue qui faisait vivre un Français sur huit et assurait l'équilibre du commerce extérieur de la France. Vingt et un ans plus tard, le roi Charles X, sous la menace implicite d'une reconquête, impose au jeune Etat un tribut exorbitant : une indemnité estimée aujourd'hui à 25 milliards d'euros, censé dédommager les anciens colons ou leurs héritiers. Il faudrait être de bien mauvaise foi pour nier que cette indemnité correspondait largement aux esclaves perdus. Haiti mit plus de cent ans à payer. L'occupation américaine, 30 ans de dictature et un embargo, toujours en vigueur, qu'un auteur lucide a fort justement qualifié d'imbécile, ont fait le reste. Haiti est maintenant l'un dans pays les plus
pauvres de la planète et sans doute le plus pauvre d'Amérique Latine. C'est peut-être pour cela que certains écrivains français contemporains n'y voient que l'enfer. Cependant, ces auteurs ne semblent ne pas se souvenir des 150 années où la France a exploité l'île ni du million d'hommes de femmes et d'enfants qu'elle y a déportés. Comment ose t-on jeter ainsi l'anathème sur un pays tout en taisant les horreurs que la France y a accomplies ? Si l'on frappe un homme et qu'il saigne, a-t-on le droit de lui reprocher de saigner et même de faire des taches avec son sang?

J'ai dit que ces évènements de 1801-1804 étaient méconnus. Cette ignorance est évidemment le résultat d'une censure. Il faut certainement s'interroger sur les raisons d'une telle occultation.

Elle renvoie bien évidemment au racisme larvé, quelquefois affirmé, qui tend à laisser de côté la réalité historique sitôt qu'elle concerne principalement les êtres réputés inférieurs et sans intérêt que sont, aux yeux de certains, les Africa
ins ou leurs descendants. Cet insupportable silence découle également du culte fanatique voué à Napoléon Bonaparte qui passe-et pas seulement en France pour l'une des figures les plus emblématiques de l'Occident. En France, on peut le comprendre, puisque le pays depuis 1814, a presque perdu toutes ses batailles. Napoléon reste le personnage qui, pour beaucoup, incarnerait le mieux une certaine idée de la fierté nationale et de l'honneur militaire. C'est sans doute la raison pour laquelle l'Etat français est plus largement associé à cette idolâtrie. J'en veux pour preuve le fait que l'ascension politique de Bonaparte figure régulièrement, et sous tous les prétextes, au menu dans commémo-rations les plus diverses. Comme plus de deux millions de français natifs ou originaires des Antilles et donc descendant direct d'esclaves déportés d'Afrique, j'avais été particulièrement ému que le service public ait naguère utilisé la redevance de l'audiovisuel que paient aussi les Antillais pour produire une série télévisée
à la gloire de Napoléon Bonaparte, en « oubliant » d'évoquer le rétablissement de l'esclavage en 1802. [...]

Aujourd'hui, le culte napoléonien est devenu un véritable marché. Les livres consacrés à Bonaparte se comptent par dizaines de milliers. Ils se sont relayés par les revues, le cinéma, la télévision et les sites internet. La flamme est entretenue par d'innombrables associations et fondations. Dans ces conditions, peut-on imaginer un seul instant que les touristes affluant à Paris ne puissent plus visiter le tombeau de l'empereur aux Invalides? Le Parlement français a en effet reconnu, à l'unanimité que l'esclavage était un crime contre l'humanité, donc imprescriptible. Peut-on trouver à Paris un esprit assez téméraire pour faire remarquer que la glorification publique d'un homme manifestement coupable, aux termes de la loi française, de crime contre l' humanité est une apologie caractérisée de ce crime et que, par conséquent, les cendres de Napoléon ne peuvent décemment continuer à reposer dans u
n mausolée national où l'on offre tout aussi pieusement à la vénération du public quelques restes du Général Leclerc, le chef de l'expédition d'Haiti ? Nul doute que l'idolâtrie napoléonienne est en contradiction totale avec la volonté de faire la lumière sur les évènements de 1802.

L'amnésie française est également imputable à des schémas simplificateurs qu'on tente parfois d'appliquer à l'histoire. Comment expliquer, selon de tels schémas, que Louis XVI ait envisagé en 1774 d'abolir l'esclavage, qu'il jugeait révoltant, que la Révolution l'ait suivi dans ce sens mais qu'ensuite Bonaparte ait instauré un racisme d'Etat et rétabli un ancien régime que même le roi de France n'admettait pas ? Nos trous de mémoire s'expliquent encore par des considérations de politique intérieure et extérieure, souvent fondées- il faut bien l'admettre- sur des analyses correspondant aux réalités du XIXe siècle. La diabolisation d'Haiti, qui résume à peu près la doctrine française, n'était-elle pas un moyen de brandir un
épouvantail pour effrayer toute velléité d'indépendance ou d'autonomie des colonies françaises de la Guadeloupe ou de la Martinique où, certes, l'esclavage finit par être aboli, mais en indemnisant non pas les esclaves mais les anciens propriétaires (ce que l'on ne dit pas assez)? [...]

La question de la restitution des sommes versées par Haiti aux Français, depuis 1825 déclenche, chez certains diplomates, des réactions trop passionnées pour n'être pas déraisonnables et même un peu suspectes. D'une manière plus générale, l'évocation d'une des pages les plus infernales de notre histoire coloniale suscite un profond malaise, puisqu'elle remet en cause les certitudes les mieux établies. La France se veut le pays des droits de l'Homme. L'admirable déclaration d'août 1789 est comme le vin de Bordeaux, l'un des fleurons de notre culture. Mais si « le hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », comment expliquer que l'année 1790 ait été l'année record de la traite négrière française avec 40.00
0 déportés, dont près de 20.000 débarqués dans le seul port du Cap-Haitien ? Comment expliquer que l'abolition de l'esclavage n'ait été votée qu'en 1794, et encore dans des conditions où elle était inévitable, les 500 000 esclaves de Saint-Domingue ayant eux-mêmes pris les devants en montrant, les armes à la main, que renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme ? C'était Rousseau qui l'avait dit. Mais Rousseau n'a jamais dénoncé ni traite ni l'esclavage des Africains. Pourtant il savait bien d'où venait le café qu'on versait dans sa tasse. Non, Rousseau n'a jamais dénoncé la traite et quand les députés de l'été 1789 déclarèrent les droits de l'homme et du citoyen, nombre d'entre eux devaient penser que les nègres n'étaient pas des hommes. A cette époque, ceux qui avaient du « sang nègre » ne pouvaient être des citoyens. [...]

Au moins, pendant quelques années, les guerres de la Révolution promurent une dizaine d'anciens esclaves ou descendants d'esclaves au grade de général. Comment expli
quer dans ces conditions que la France ait pu supprimer ces droits, rétablir la traite et l'esclavage, institutionnaliser un racisme de cauchemar où le national-socialisme allemand a eu tout le loisir de s'alimenter. Le plus scandaleux, c'est que le racines profondes de ces doctrines nous renvoient sans difficulté à Voltaire ou à Buffon. Ce dernier, par exemple en 1749 dans De la nature de l'Homme, tout en admettant l'unité de l'espèce humaine, conclut à l'existence de « variétés « au sein de cette espèce. Ces variétés affectent le corps : ainsi la couleur (de la peau, des yeux et des cheveux) la forme et à la grandeur, mais également le naturel, c'est-à-dire les inclinaisons et les mœurs. Ces « variétés » soutient Buffon, sont causées par la diversité des climats et par le mélange des sangs. Ainsi se forge le concept de « race » qui désignerait l'ensemble des mutations climatiques intervenues sur un même groupe, au physique et au moral. Ce concept aussitôt introduit se charge d'une valeur normative. De sort
e qu'on est plus ou moins humain en fonction de la position géographique. On se doute que c'est entre le 40e et le 50e degré de latitude nord que se trouvent les « hommes le plus beaux et les mieux faits » c'est-à-dire « les plus blancs ». Car l'homme est naturellement blanc et son changement de couleur ne peut être qu'une dégénérescence résultant d'une insolation.

Quant à Voltaire, l-a-t-on bien lu? « Leurs yeux ronds, écrit-il à propos des Africains , leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence mettent entre eux et les autres espèces d'hommes des différences prodigieuses. » Bien sûr, Voltaire admet que les Africains sont quand même (un peu) des hommes. Mais « la race des Nègres, précise t-il en 1761, est une espèce d'homme différant de la nôtre comme la race des épagneuls de celle des lévriers. » Leur intelligence « n'est pas d'une autre espèce que notre entendement, mais fort inférieure. » Voltaire
à la différence de Buffon ne croit pas à l'influence des climats. Les différences apparentes sont trop radicales : « Ce qui démontre qu'ils ne doivent point cette différence à leur climat, assure Voltaire, c'est que des nègres et des négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont que d'une race bâtarde d'un noir et d'une blanche ou d'un blanc et d'une noire. » Pour ceux qui n'auraient pas compris l'étymologie atroce du mot « mulâtre » issu de la terminologie négrière et dont se gargarisent à souhait les prétendus « négrophiles » d'aujourd'hui, Voltaire prend la peine de l'expliciter en ajoutant en 1765 : « Comme les ânes spécifiquement différents des chevaux produisent des mulets par l'accouplement avec des cavales » Bref, selon Voltaire, les hommes n'ont pas tous la même origine, de même que « les poiriers, les sapins, les chênes et les abricotiers ne viennent point d'un même arbre » Dans ces conditions, il est inutile de
préciser que Voltaire répugne au mélange : « Jamais homme peu instruit n'a avancé que les espèces non mélangés dégénérassent ». « C'est le mélange, au contraire, qui fait dégénérer. Les nègres en sont l'exemple et « Dans les climats chauds, ricane Voltaire, il n'est pas impossible que des singes aient subjugué des filles ». « C'est une grande question, écrit-il encore, parmi (les noirs) s'ils sont descendus du singe ou si les singes sont venus d'eux. Nos sages ont dit que l'homme est l'image de Dieu. Voilà une plaisante image de l'Etre éternel qu'un nez noir épaté, ave peu ou point d'intelligence » ! Tout cela n'empêchait pas Voltaire d'être un humaniste en son genre et de protester non pas vraiment contre l'esclavage qui lui assurait des revenus à travers les actions qu'il avait dans la compagnie des Indes mais contre les abus de l'esclavage. Voltaire s'offrait même le luxe de critiquer les rigueurs du Code Noir. Il restait d'ailleurs relativement optimiste en affirmant: « Un temps viendra sans doute où ces
animaux sauront bien cultiver la terre, l'embellir par des maisons ou par des jardins, et connaître la route des astres : il faut du temps pour tout ».

Il n'y a dans ces conditions, aucun doute que Napoléon, restaurant sans beaucoup hésiter l'esclavage en 1802 ne faisait que s'inscrire dans une tradition bien française. Le Napoléon de 1802 n'est comme l'Hitler de 1930 qu'u lecteur scrupuleux et admiratif de Voltaire. On peut comprendre que j'aie eu le souffle coupé lorsque feuilletant en 1999 le très officiel rapport annuel de la Commission franchisse des droits de l'homme créée par la loi du 13 juillet 1990 « tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe », j'ai appris qu'il devait être crée l'année suivante une « encyclopédie Voltaire des droits de l'homme » Une « encyclopédie Voltaire des droits de l'homme » pour lutter contre le racisme ! Effondré, j'ai lu et relu le texte pensant qu'il s'agissait d'une provocation d'un goût assez particulier. J'en suis arrivé à la conclusion que
la France avait vraiment un problème de mémoire et je me suis demandé si M. Robert Badinter, qui devait présider l'association pour la mise en œuvre de cette encyclopédie Voltaire avait au moins lu, avant d'accepter ses fonctions, cette lettre où l'auteur de Candide s'adressait le 26 février 1776 à Lemoyne des Essarts, avocat de deux anciens esclaves en procès avec leur ancien maître, Isaac Mendès France, planteur originaire de Bordeaux et installé à Saint-Domingue, qui voulait les récupérer sur le territoire français, ce qui était en contradiction avec les principes édictés dès le début du XIVe siècle par le roi Louis X le Hutin et réaffirmés par le parlement de Bordeaux. Contrairement aux dispositions du Code noir, Isaac Mendès France avait fait tatouer ses esclaves: « Je ne sais pas, Monsieur, écrit Voltaire à l'avocat, si le Code noir permet d'écrire le nom d'une négresse sur un de ses tétons et celui d'un nègre sur une de ses fesses. Tout ce que je sais, c'est que si j'étais juge, ‘j'écrirais sur le fro
nt du juif: « Homme à pendre » Au fond, la goguenardise de Voltaire n'est-elle pas de la même veine que celle qui assimile l'holocauste à un point de détail »? Cependant, c'est-il pas tout aussi sacrilèges de s'en prendre à Voltaire que de critiquer Napoléon? Qu'on s'étonne donc plus de la soudaine résurgence des théories qui faisaient flores sous l'Occupation et de la poussée de racisme, d'antisémitisme et de xénophobie. Et si l'on n'y porte remède, nous n'avons encore rien vu. [...]

Dans Le Monde, daté du jeudi 18 septembre 2003, un écrivain français qui se dit grand pourfendeur de ce qu'il appelle la « France moisie » et passe, de ce fait, pour une référence parisienne indiscutable, a publié un article intitulé Lumière de Bordeaux où, à travers les relations de voyage de Stendhal en Aquitaine, le XVIIIe siècles bordelais, avec une nostalgie appuyée, est présenté comme un âge d'or. « Plus XVIIIe siècle français que Bordeaux, peut-on lire, difficile à imaginer. Avant 1792, donc, la vie du port est in
tense, Bordeaux envoie chaque année 800 ou 900 navires à Saint-Domingue (Aujourd'hui Haiti). » L'auteur, sûr de son fait, prend un malin plaisir à détailler les cargaisons des navires armés à Bordeaux : « Les cargaisons sont le vin, le cognac, la farine, les savons, les huiles, les fruits secs, les toiles, les chapeaux. Le planteur des Antilles, lui, rentre avec du sucre, du café, des épices. » Bien sûr, l'auteur de cet article paraphrase Stendhal qui lui, écrivait en 1838. Mais en 2003, comment peut-on évoquer le commerce bordelais du XVIIIe siècle en passant sous silence- je n'ose dire en niant- que la ville de Bordeaux fut un port négrier? L'auteur sait-il que pendant ce XVIIIe siècle si cher à son cœur les Français ont déporté un million de Bantous, de Guinéens et de Soudanais aux Antilles?

Il est pourtant établi qu'entre 1672 et 1867, au moins 500 expéditions négrières sont parties de Bordeaux avec une accélération marquée à la fin du XVIIIe siècle. Et parler de 200.000 Africains déportés par les
négriers bordelais, de 50.000 victimes-hommes, femmes et enfants morts pendant la traversée-sur des navires bordelais n'est sans doute pas exagéré.

L'auteur de cet article sait-il qu'en 1838, nombre de Bordelais avaient déjà perçu d'Haiti le remboursement des esclaves qu'ils avaient perdus ? La liste de ces familles est connue. Faudra-t-il donc la publier, au risque de heurter la délicatesse de certains « héritiers » de Bordeaux et d'ailleurs?

En 1792, 500 000 esclaves se trouvaient à Saint-Domingue. 160 000 à la Martinique et à la Guadeloupe. Tout cela, l'auteur de l'article le sait sûrement. Il suffit d'ailleurs de lire Dumas: dans Ingénue, un roman peu connu, il décrit tous les rouages du système et avance même des chiffres intéressants. Mais l'auteur de cet article n'est-il pas lui-même originaire de Bordeaux ? N'a-t-il pas eu peur de déplaire à ses concitoyens en leur rappelant un aspect déplaisant de leur histoire?

Personne, en tout cas, n'a réagi. Il ne faut donc pas s'étonner
que l'on multiplie en France les spectacles populaires glorifiant implicitement l'esclavage, que les Français d'origine africaine soient la plupart du temps écartés des « rangs et privilèges dont jouissent les blancs », et, plus généralement de la vie publique, contrairement au vœu émis par Julien Raimond en 1789 ? Alors, comment ne pas craindre que, vis-à-vis d'Haiti, la France, négligeant une fois de plus d'assumer son histoire coloniale, pratique encore la politique de la chaise vide, comme ce fut le cas lors de la mort de Léopold Sédar Senghor?

Il serait fastidieux de revenir sur le détail de tous les événements survenus pendant la guerre de Saint-Domingue. Je crois cependant nécessaire de rappeler que l'armée française, et en particulier la marine, s'y est conduite d'une manière particulièrement infâme en utilisant d'abord la terreur, l'extermination ensuite. On a quelque fois blâme Donatien de Rochambeau et son acolyte Louis de Noailles de s'être révélés des monstres en Haiti. Leclerc, lui, étai
t toujours épargné, car c'était le beau-frère de Napoléon. De plus, la sœur de Leclerc était mariée avec le maréchal Davout. S'il avait été établi que Leclerc ait ordonné des atrocités, l'opprobre aurait rejailli sur toute la légende napoléonienne. Les acteurs de ces atrocités n'étaient pas fiers de leurs exploits et ne s'en vantaient pas. Bref, jusqu'à la mort des derniers témoins de l'expédition et jusqu'à la fin du second empire, la vérité n'a guère filtré en France.

Plus tard, cependant, des langues se sont déliées et des manuscrits ont été publiés. La vérité est que Leclerc, lorsque la colonie s'est embrasée à la fin de l'été 1802, tout en refusant de rétablir l'esclavage pour des raisons de principe, a purement et simplement décidé de se débarrasser de la population africaine. Aujourd'hui, nous appellerions cela un génocide. Il ne s'agissait plus de lutter contre des rebelles – des brigands comme on disait – mais de supprimer une catégorie d'êtres humains à cause de leur origine, en les identifi
ant en fonction de leur épiderme. Tous les témoins parlent avec dégoût d'une « guerre de couleurs ».

Il ne faut guère se faire d'illusion sur la manière dont on traitait les prisonniers dès le début des opérations. Leclerc ne s'est jamais caché de ses méthodes, ni de ses projets. Dès le 6 août 1802, il y fait allusion dans une lettre à Bonaparte où il est probable qu'il minimise le nombre des exécutions : « Je fais des exemples terribles, avoue-t-il, et puisqu'il ne me reste plus que la terreur, je l'emploie… A la Tortue, sur 450 révoltés, j'en ai fait prendre 60. Aujourd'hui, tout y est dans un ordre parfait » Quelques jours auparavant, Leclerc avait déjà précisé à propos de l'insurrection de la Tortue : « Tout est rentré dans l'ordre. Le général Martial Besse que j'y avais envoyé avec l'ordre d'agir d'une manière terrible a parlementé avec les rebelles. Je le renvoie en France incapable d'être employé à l'armée de Saint-Domingue.»

En d'autres termes, la capacité de servir en qualité d'offici
er général dans les troupes de Saint-Domingue se résume à la capacité d'agir « d'une manière terrible ». Le 9 août, Leclerc confie à Bonaparte : « Les généraux noirs conduisent les colonnes; ils sont bien entourés. Je leur ai donné l'ordre de faire des exemples terribles et je les utilise toujours quand j'ai quelque chose de terrible à faire. »

Quelque chose de terrible à faire : de quoi s'agit-il donc ? Dans la même lettre, Leclerc donne encore un exemple : « J'apprends la nouvelle d'un combat sanglant que le général Boyer a mené au Gros Morne. Les rebelles ont été exterminés. Cinquante prisonniers ont été pendus. Les hommes, poursuit-il en parlant de ces prisonniers sommairement exécutés, meurent avec un fanatisme incroyable, ils se rient de la mort. Il en est de même des femmes. »

« Dessalines, écrit-il le 16 septembre 1802, est, en ce moment, le boucher des noirs. C'est par lui que je fais exécuter toutes les mesures odieuses. Je le garderai tant que j'en aurai besoin. » Il faut savoir que
, sur ordre de Leclerc, qui souhaitait venger la mort de quelques soldats européens massacrés dans son secteur, Dessalines avait dû faire égorger, par la 4e brigade coloniale, 300 Africains de l'Artibonite.

« J'aurai à faire une guerre d'extermination » écrit Leclerc le lendemain. Il le répète à Napoléon dans sa dernière lettre, datée du 7 octobre 1802 : « Voici mon opinion sur ce pays. Il faut détruire tous les nègres de la montagne, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de 12 ans, détruire la moitié de ceux de la plaine et ne plus laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l'épaulette. » Le 16 octobre 1802, Leclerc résiste à une attaque du Cap. Ce jour-là, il décide de faire exécuter 12000 Africains de sa propre armée. Voici comment un chroniqueur digne de foi évoque cette journée : « Pour ne pas trouver les noirs sur son chemin, Leclerc en fit transporter un millier à bord de navires ancrés dans le port; lorsque la bataille commença et qu'il se vit en danger, il
donna l'ordre de les noyer. Ils furent massacrés par les marins qui les jetèrent par-dessus bord. »

Le général Pamphile Lacroix décrit, lui aussi, la scène en tentant de la justifier et d'enlever toute responsabilité à Leclerc. Il rejette la faute sur les marins qui auraient agi dans un mouvement de panique. En même temps, il nous précise que le nombre de victimes n'est plus de 1000 mais de 1200 : « Au moment de l'attaque du Cap par Clervaux, raconte Lacroix, le général Leclerc avait fait conduire à bord des bâtiments de la rade les détachements des demi-brigades coloniales qui étaient restés au Cap, et qui, six fois plus nombreux que les troupes européennes, s'étaient pourtant laissé désarmer par elles. Les maladies avaient fait de tels ravages que plusieurs navires mouillés dans le port étaient abandonnés. Les équipages étaient tellement affaiblis ou encombrés de malades, que la vue de ces détachements noirs, bien plus nombreux qu'eux, les fit frémir. Ce ne fut qu'un cri de terreur au moment où le
s insurgés replièrent nos troupes du haut du Cap ; on crut à bord tout perdu. Dans un premier mouvement de terreur, le sentiment de la conservation fit retenir dans la rade le cri du désespoir : Tuons ce qui peut nous tuer. Les droits de l'humanité furent impitoyablement outragés. Dans la cruelle alternative d'être dévorés par des tigres, les matelots le devinrent eux-mêmes. Les flots engloutirent en un instant mille à douze cents malheureux qu'un sort particulièrement contraire avait isolés des leurs. La guerre des couleurs fut dès lors et pour longtemps inaugurée à Saint-Domingue. »

Norvins, le secrétaire de Leclerc, assiste, lui aussi, à la scène avec Pauline Bonaparte qu'il est chargé de faire embarquer au cas où la situation se dégraderait. Il choisit de passer sous silence le massacre auquel il assiste, évoquant au contraire la « férocité » des « nègres ». Il y a tout lieu de penser que c'est Norvins qui était chargé de transmettre aux marins l'ordre d'exécuter les malheureux déjà embarqués sur
les bateaux et qu'on va gazer au soufre dans les cales avant de les jeter par-dessus bord avec un sac de sable au cou. Un opération qui ne peut guère se réaliser dans l'affolement mais qui doit absolument être premièrement et minutieusement préparée, ne serait-ce que pour trouver 1200 sacs, les remplir de sable et les hisser à bord. C'est pourtant le témoignage négationniste de Norvins qui est repris par tous les biographes de Pauline lorsqu'ils évoquent le séjour de la sœur de Napoléon à Saint-Domingue. Norvins n'aime pas les Africains. Il n'aime pas les enfants non plus. Du reste, d'étranges réflexions lui viennent sitôt débarqué au Cap, livré aux flammes, en février 1802 : « A peine eûmes-nous touché le sable, dit-il, que nous nous vîmes assaillis, entourés, pressés, touchés, caressés, par une foule d'enfants des deux sexes et de je ne sais combien de couleurs : noirs, mulâtres, griffons, mistifs etc…, entièrement nus; leurs nombrils monstrueux, leurs genoux difformes, leurs talons saillants et leurs jambe
s arquées pouvaient nous les faire prendre pour une espèce entre l'homme et le singe, si nous ne nous étions entendu appeler papas blancs par ces petites créatures, accourues vers nous comme une nuée de sauterelles des mornes de la Vigie au travers des flammes. Cette vision avait quelque chose d'infernal. » De tels propos résument assez bien l'état d'esprit de la plupart des Français qui eurent une responsabilité dans l'expédition. Le racisme s'étant développé comme on sait dans la France du XIXe siècle, la plupart des relations de ceux qui ont assisté aux événements, y compris les plus réservés sur l'attitude française, présentent les Africains de Saint-Domingue et d'ailleurs comme des êtres dégénérés, déformés, des êtres plus proches de l'animal que de l'homme. Bref, des créatures absolument infernales. Norvins débarque sur la plage, vêtu (comme il l'avoue lui-même) en pirate, deux pistolets à la ceinture, le sabre à la main, la carabine à l'épaule. Il crie : « France ! Amis !». Lorsqu'il voit ces enfants a
ffolés qui cherchent leurs parents au milieu des flammes, ils ne sont pour lui que des créatures diaboliques échappées de l'enfer. Ce n'est pas l'incendie qui est infernal, encore moins le débarquement d'une armée chargée de rétablir l'esclavage, l'enfer, le cauchemar, c'est les enfants d'Afrique qui pullulent comme des insectes et qui ont l'impudence de se mettre sous la protection d'improbables pères adoptifs, dont on comprend bien qu'ils ne sont pas de la même essence démoniaque. Ce sont évidemment ces mêmes enfants, dont le corps même révèle l'hostilité naturelle, qu'on va bientôt exécuter.

Le 31 octobre 1802, le sergent Beaudoin, forcé d'évacuer la position qu'il tenait avec sa compagnie, note laconiquement dans son carnet : « Nous avions des prisonniers. Nous les avons tués. » Ce sont là des méthodes habituelles puisqu'il se plaignait déjà le 2 septembre précédent du fait que cette guerre n'était pas agréable à faire : « Sitôt qu'il en tombe à notre pouvoir, nous les fusillons. » Ce dont Beaudou
in ne se plaint pas, en revanche, c'est des Africaines que la troupe croise et viole au passage avant, peut-être de les exécuter. Ainsi le 11 juillet, il se contente de noter avec la rusticité qui lui est coutumière : « Il y a de jolies femmes et point difficiles ».

Le 5 novembre 1802, trois jours après la mort de Leclerc, Christophe de Fréminville, alors élève-officier de marine et âgé de 17 ans, nous raconte dans ses Mémoires qu'il arrive au Cap. « Au moment où nous passâmes devant la batterie du fort Picolet, la sentinelle héla une goélette qui passait. Le capitaine répondit, avec un accent provençal fort accentué – Je m'en vais mettre de la morue à la trempe. Que pouvait bien signifier cette étrange réponse? Nous en eûmes bientôt l'horrible explication ».

Sur la rade, Fréminville note la présence des vaisseaux le Duguay-Trouin, l'Annibal et le Swiftsure, des frégates, La Précieuse, l'Infatigable et La Poursuivante ainsi que quelques corvettes et des bâtiments de la marine marchande. Il nou
s assure que les blancs « noyaient impitoyablement les noirs, sans distinction d'âge et de sexe », que Rochambeau, succédant à Leclerc « avait conçu l'absurde et horrible projet d'anéantir toute la population noire de l'île. C'est pourquoi, il faisait mettre à mort, sans exception, tous les nègres, même ceux qui n'étaient aucunement fauteurs de l'insurrection. Ainsi, poursuit Fréminville, il fit conduire en rade, à bord du vaisseau Swiftsure, une grande partie de la garnison nègre du Fort Dauphin, qui était restée fidèle à la France et avait été ramenée au Cap, lors de l'évacuation de ce fort, par le major-général Pamphile Lacroix. La nuit suivante, il la fit noyer, sans autre forme de procès, par l'équipage de ce vaisseau, qui, sans hésiter, se prêta à cette horrible exécution. Des contingents de noirs furent répartis à bord de nos différents vaisseaux, mouillés en rade. Le général Rochambeau donna l'ordre positif à leurs capitaines de noyer ces malheureux après leur avoir attaché au cou un sac rempli de sab
le. Cet ordre abominable fut accompagné d'une mesure de disgrâce, pour tous les contrevenants. Il faut le dire, à leur honte, tous s'y soumirent. Sauf le capitaine Willaumez, commandant la frégate La Poursuivante. Il répondit fièrement : « Les officiers de la marine française ne sont pas des bourreaux. Je n'obéirai pas. »

« Les noyades, ajoute Fréminville, se faisaient dans la rade même. La mer se couvrit de cadavres en putréfaction. Tantôt, les sacs de sable, attachés au cou des noyés, avaient cédé, tantôt, le lien qui les amarrait s'était pourri ou rompu. Alors les corps remontaient à la surface. C'était un hideux spectacle. La crainte d'un redoublement d'épidémie et l'arrivée au Cap de l'amiral Latouche, qui s'indigna du métier de bourreau ainsi infligé à des officiers français, firent changer le mode d'exécution. Il fut décidé que les noyades auraient lieu désormais hors de rade. On entassait les victimes à bord de la goélette de l'infâme Tombarel qui allait, au-delà des passés, jeter sa cargaison
humaine. Ainsi, nous eûmes l'explication de la réponse qu'il fit à la sentinelle du fort Picolet – Je vais mettre de la morue à la trempe. En réalité, il allait noyer des nègres. Pour comble d'horreur, on envoya à Cuba la goélette Le Mohawk, chercher des chiens de cette île, exercés à faire la chasse aux nègres marrons. Enfin Fréminville descend à terre : «Ces promenades, dit-il, débutaient, pour nous, par l'horrible et inévitable vision des cadavres de nègres, que nous trouvions sur notre route, entre notre vaisseau et le quai de débarquement. Souvent, le brigadier de notre canot était obligé de les écarter, à coups de gaffe. Autrement, nous les aurions coupés en deux. » C'est donc à Rochambeau – pour lequel il a peu de sympathie – que Fréminville attribue la noyade de la garnison du Fort Dauphin. Pourtant, les propos du général Pamphile Lacroix peuvent donner lieu à une interprétation différente. « Les premières paroles que me dit le général Leclerc en m'accueillant, écrit Lacroix, firent saigner mon cœur
: - Général, qu'avez-vous- fait? me dit-il. Vous arrivez avec une population de couleur quatre fois plus nombreuse que les détachements européens que vous me ramenez ». Il est permis d'imaginer que Leclerc donna l'ordre de précipiter à la mer les indigènes mis en confiance par Lacroix et que c'est cela qui lui fit saigner le cœur du général. [...]

Qu'on me pardonne d'avoir évoqué toutes ces horreurs. C'est la faute à Voltaire, qui ne s'est guère gêné pour dire tout haut ce qu'il pensait de l'Afrique. C'est également la faute à Rousseau qui, lui, a baissé la tête et n'a pas dit grand-chose. D'ailleurs, si j'en crois Voltaire, je ne devrais même pas raisonner puisque les nègres « ne sont pas capables d'une grande attention: ils combinent peu et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les abus de la philosophie ».

Alors moi, qui sens le cheval de la révolte galoper dans ma tête, moi qui a n'aime sans doute pas assez Napoléon pour m'occuper sérieusement des affaires étrangère de mon pays
, moi qui ne suis qu'un noircisseur de papier sans qualités, un poète, pas plus important, si l'on en croit Malherbe, qu'un joueur de quilles (mais après tout pas moins important que ces joueurs de football, Africains comme moi, dont la France, même à Bordeaux, est si fière quand ils marquent des buts) je ne trancherai pas sur l'opportunité de restituer à Haiti ce qu'on lui doit et de réparer le mal qu'on lui a fait. Non, je demande simplement, au nom de mes amis : Alexandre Dumas, père, fils, petit-fils, Joseph de Bologne; chevalier de Saint-George, Julien Raimond, Vincent Ogé, au nom du vieux Toussaint, déporté et lâchement assassiné dans un cachot du fort de Joux, au nom de Luis Delgrès et de tous les autres, au nom des martyrs exécutes, noyés, gazes, violés, torturés par l'armée française, au nom des déportés de Saint-Domingue et de la Guadeloupe qu'on entassait dans les camps de triage et de concentration, je demande que la France tende enfin la main à cette république africaine d'Amérique. Je demande au
ssi à tous les Haitiens d'Haiti et d'ailleurs de s'unir un instant en pensant à ceux qui, malgré leurs divergences, ont souffert ensemble durant cette période tragique parce qu'ils croyaient tous à la liberté. Je supplie le Chef de l'État français d'avoir le courage d'être le premier à marquer une étape décisive en se rendant prochainement à Port-au-Prince, non pas pour reconnaître telle ou telle personne, tel ou tel système, mais simplement pour rendre hommage à un peuple courageux qui va fêter, qu'on le veuille ou non, deux siècles de misère et de larmes peut-être, mais aussi, j'en suis sûr, deux siècles de dignité, de fierté. En un mot: d'indépendance. [...]

Paris, Port-au-Prince, octobre 2003
Claude Ribbe

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