L'Hôpital Défilée de Beudet

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Charles Arthur
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L'Hôpital Défilée de Beudet

Post by Charles Arthur » Tue May 03, 2005 2:53 am

Le Nouvelliste
5 avril 2005

Un patrimoine à l'abandon


L'Hôpital Défilée de Beudet (HDB), l'un des deux (2) centres hospitaliers publics du pays spécialisés en santé mentale, fait face aujourd'hui à de graves problèmes logistiques et économiques et semble crier au secours dans un désert. L'écho de sa voix lui revient à chaque cri d'alarme. Au cours d'une visite guidée, mercredi 30 mars 2005, le journal a constaté que ce patrimoine hérité de la première occupation américaine d'Haiti (1915-1934), en décadence depuis un certain temps, est actuellement livré à lui-même.

Occupant une superficie de sept (7) hectares et doté d'une capacité d'environ 189 places en admission, l'Hôpital Défilée de Beudet est le plus grand centre hospitalier du pays spécialisé en psychiatrie. Pourtant, cet hôpital hérité de la première occupation américaine d'Haiti (1915-1934) est aujourd'hui un patrimoine abandonné à lui-même. Une partie de ce tarrain fait l'objet actuellement d'occupation illégale par certains spoliateurs.

« A mon arrivée ici, en 1986, j'ai trouvé un asile en délabrement. Toutes les structures étaient défaillantes. Cependant, la situation socio-politique d'alors était favorable par rapport à celle qui l'a précédée. Les séquelles de l'ancien régime étaient encore là. Mais on pouvait se permettre de résister et de dire non à certaines demandes jugées anormales. Alors, j'ai dû me battre pour faire accepter l'institution comme un hôpital spécialisé en maladie mentale », a indiqué le Dr Malary, directeur de l'Hôpital Défilée de Beudet (HDB), ajoutant que « la santé mentale n'a jamais été une priorité pour l'Etat haitien ».

L'HDB a une capacité de cent quatre-vingt-neuf (189) places. Actuellement, environ cent dix (110) malades y sont admis et répartis comme suit: soixante (60) hommes, quarante-neuf (49) femmes et une enfant de sexe masculin. De ce nombre, trente trois (33) sont totalement abandonnés et sont exclusivement à la charge de l'hôpital. L'HDB reçoit très peu d'aide de l'Etat haitien. Dans le temps, le minstère de la Santé publique et de la Population (MSPP) lui accordait une allocation mensuelle d'environ trois mille (3000) gourdes pour frais de fonctionnement. Cette allocation a été supprimée depuis belle lurette. L'Etat ne consent qu'à payer le salaire des fonctionnaires travailant à l'hôpital. Sous le régime Lavalas déchu le 29 février 2004, l'ancien ministre des Affaires sociales, Dr Eude Saint-Preux Craan, accordait à l'HDB une allocation de vingt-cinq (25) mille gourdes pour faire face à ses besoins. Cette aide est coupée depuis le 29 février 2004, nous confie le Dr Malary.

Augmentation des besoins/réduction du personnel

Pour faire face aux multiples besoins de l'hôpital, les responsables ont dû faire appel à des organismes philanthropiques dont Food for the Poor (FFP) et Catholic Relief Services (CRS) toujours généreux envers lHDB, selon le directeur de l'hôpital, l'administrateur, l'infirmière en chef et le responsable de dépot. L'Etat, à travers le MSPP, projette de renouer avec la tradition, mais rien de concret pour le moment. Pour l'instant, la pharmacie est la principale source de financement de l'hôpital. Elle reçoit des médicaments de certaines agences et les revend à un prix "démocratique" aux parents des patients.

En clinique externe, l'hôpital fait plus de quarante (40) consultations par jour et environ deux cent cinquante (250) personnes pour la plupart des anciens patients viennent chaque jour prendre au moins deux (2) des trois (3) repas chauds servis par l'hôpital.

Le personnel de l'hôpital était de quatre-vingt cinq (85) employés, toutes catégories confondues. De ce nombre, il n'en reste qu'une soixantaine. Certains sont à la retraite, d'autres sont partis lors de l'application du programme "Départ volontaire", d'autres encore sont, soit décédés, soit transférés. Aucun d'eux n'a été remplacé alors que les besoins en ressources humaines se font sentir.

Par ailleurs, les malades qui présentaient des signes d'amélioration, avant de quitter l'hôpital, étaient emmenés en promenade où à la plage à bord d'un autobus mis à la disposition de l'hôpital par le directeur. Question de les préparer pour leur réinsertion sociale. « Loin de m'encourager dans ce travail, des responsables du ministère médisaient de moi en ces termes : Dr Malary genlè pifou pase bann moun foul yo ».

A partir de 1986, date à laquelle le directeur actuel est entré en fonction, l'hôpital qui était comme un lieu abandonné commence à reprendre vie. Avec les moyens du bord, petit à petit, les choses s'améliorent, dit-il. L'hôpital s'était doté de pondeuses qui fournissaient environ une centaine d'oeufs par jour. « On en donnait aux malades et l'excédent était vendu aux gens de la zone dans le cadre de la politique de proximité adoptée par le nouveau staff dirigeant ». L'argent ainsi recueilli était utilisé pour les besoins de l'hôpital. Il y avait également un poulailler qui produisait plus de six cents (600) poulets par mois.

"L'Etat a détruit nos efforts"

« Deux (2) fois par semaine, on y abattait des poulets produits par l'hôpital et encore une fois le reste était vendu soit aux employés, soit aux gens du quartier, soit sur le marché local. Les malades de ce centre hospitalier n'avaient rien à envier aux autres en ce qui a trait à la nourriture. Nous avions également produit des vivres et autres sur l'espace de terrain apprtenant à l'hôpital ».

« A partir de 1992, suite à l'embargo commercial imposé au pays sous le régime des militaires, l'hôpital, avec ses maigres moyens, produisait toutes sortes de denrées alimentaires. A lui seul, l'hôpital a contribué à subvenir au besoin du Pénitencier national et de plusieurs hôpitaux publics du pays dont l'Hôpital de l'Université d'Etat d'Haiti (HUEH). Loin de se réjouir du fait que l'hôpital était non seulement autosuffisant mais pouvait contribuer à pallier la pénurie alimentaire dans d'autres institutions étatiques, les responsables du ministère de la santé publique et de la Populatiopn (MSPP) se moquaient de moi en disant : « Sanble nom Malary sa a pa yon doktè. Li genlè konprann se yon agronòm li ye », a rapporté le Dr Malary qui assure que « l'Etat haitien à travers le MSPP a détruit tout cet effort de construction et de valorisation de ce patrimoine ».

Sécheresse, réduction du personnel et spoliation aidant, l'HDB ne produit plus comme avant, affirme le directeur.

Histoire d'un parimoine

De décadence en décadence, cet hôpital situé à la Croix-des-Bouquets à environ 25 kilomètres au nord de Port-au-Prince et qui, au cours des années 80 et des annés 90, fonctionnait à plein rendement, offre en 2005 l'image d'une peau de chagrin. A l'origine, c'était un campement militaire. Les Marines américains y avaient construit des baraques pour établir leur base, nous rapporte l'actuel directeur, le docteur Roger A. Malary. Aujourd'hui encore, les habitants de la localité de Beudet l'appellent «Camp» (prononcé kenmp en anglais) en souvenir de son origine américaine.

Au départ des Américains, en 1934, poursuit notre informateur, ils ont laissé le campement avec tous les baraques qui y étaient construits. Selon la petite histoire, il y avait une idylle entre l'un des soldats qui, lui, était infirmier, et une paysanne de la localité de Beudet. Ce soldat-infirmier, amoureux fou de sa dulcinée, a décidé de rester au pays pour continuer son aventure amoureuse.

Puisqu'il était infirmier, la population l'appelait docteur. Et la carence du pays en ressources médicales aidant, il a assumé cette fonction de fait. Notre infirmier (du nom ou du prénom de Frazer) s'évertuait à prodiguer des soins de santé à tous ceux qui requéraient ses services. A sa mort, le campement est transformé en asile public. On y recevait toutes sortes de sans abris : enfants abandonnés, adultes, vieillards, mendiants et handicapés physiques jugés par les pouvoirs politiques nuisibles à l'image de la capitale, aliénés mentaux...

On rapporte également que quand le pays devait recevoir la visite d'une personnalité de haut rang, comme l'empereur Hailé Sélassié, le 24 avril 1966, ou le Pape Jean Paul II, le 9 mars 1983, ... les décideurs politiques de ce pays, pour faire bonne figure et donner au pays une bien meilleure image, ordonnaient de débarrasser les rues de tout type de sans abris et de les placer à cet asile devenu, en 1986, l'Hôpital Défilée de Beudet.

A partir de 1960, sur demande ou avec l'adhésion de la Première Dame d'alors, Mme Simone Ovide Duvalier, le Directeur général des Affaires sociales d'alors, Dr Jacques Foucant, a baptisé cet asile de fait du nom d' « Asile Défilée de Beudet », du nom de cette aliénée mentale qui avait inhumé les restes du Père fondateur de la Patrie Jean-Jacques Dessalines. Là, on retrouvait toutes sortes de sans domicile fixe (SDF) et même des lépreux et des aliénés mentaux. Ces derniers étaient, selon le Dr Malary, numériquement majoritaires par rapport aux autres catégories.

A la chute des Duvalier en 1986, l'Asile Défilée de Beudet est devenu l'Hôpital Défilée de Beudet. Et c'est alors qu'il commençait à être doté de structures pour devenir un vrai centre hospitalier spécialisé en psychiatrie, explique le directeur actuel de l'hôpital. "A partir de 1986, l'asile remplit toutes les conditions de base pour être élevé au rang d'hôpital."

En 1991, suite au coup d'Etat militaire, les pratiques de recommandations de SDF ont recommencé. Des hauts gradés de l'armée nous envoyaient n'importe qui pour être logé ici. Le plus souvent, ces individus ne présentaitent aucun signe d'une maladie mentale quelconque. "J'ai risqué ma vie. Les règlements étaient que tous les admis devaient être des personnes malades", a poursuivi le Dr Malary.

"Je suis dans la fonction publique depuis 24 ans. L'année prochaine, qu'on le veuille ou non, je prendrai ma retraite. Je n'aimerais aucunement laisser l'hôpital comme je l'ai trouvé en 1986", a dit le Dr Malary à la fin de l'interview.

L'Hôpital Défilée de Beudet, comme tant d'autres institutions haitiennes à vocation sociale, a besoin de l'aide non seulement de l'Etat mais aussi de toute la communauté pour continuer à remplir sa mission. S'occuper des alliénés mentaux n'est pas une mince affaire. C'est à la fois une obligation et un devoir pour la société de prendre en charge les personnes frapées d'alliénation mentale.

Samuel Baucicaut

Gelin_

Post by Gelin_ » Wed May 04, 2005 4:06 pm

Merci, Charles...je n'étais pas vraiment au courant de toute l'histoire de Beudet. Très instructif.

gelin

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