DIALOGUE DES ANCIENS - La faute originelle

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DIALOGUE DES ANCIENS - La faute originelle

Post by admin » Mon Apr 04, 2005 9:30 pm

Un extrait du - DIALOGUE DES ANCIENS - La faute originelle
par Gérard Bissainthe

[quote]Toussaint Louverture qui bat un jour le pavé du ciel, aperçoit brusquement Napoléon Bonaparte. Il l'interpelle.

TOUSSAINT

Vous êtes bien Napoléon Bonaparte, le premier des Blancs?

NAPOLÉON

Oui. Mais vous devez être Toussaint Louverture, le premier des Noirs?

TOUSSAINT

Oui, c'est bien cela. Je constate que vous n'avez aucun problème aujourd'hui à me donner ce titre.

NAPOLÉON

Vous savez, ici on devient plus conciliant.

TOUSSAINT

Ou plus lucide.

NAPOLÉON

C'est comme vous voulez. Mais je vois que vous me parlez, c'est donc que vous m'avez pardonné.

TOUSSAINT

C'était la condition pour entrer ici. Et puis, ma foi, vous avez été bien assez puni
sur la terre même. Vous m'aviez enfermé au Fort de Joux, dans les montagnes du Jura, où je suis mort littéralement de froid; mais à Saint Hélène vous n'étiez pas, que je sache, sur un lit de roses. Les Anglais vous en ont fait voir de toutes les couleurs; et surtout vous si fier, vous avez été singulièrement humilié. On vous aurait même empoisonné. Avouez que parfois vous avez dû penser à moi!

NAPOLÉON

Eh bien, oui. J'ai même dit, et c'est rapporté dans le Mémorial de Sainte-Hélène qu'une de mes plus grandes erreurs politiques, aujourd'hui je dirais géopolitiques, a été de ne pas m'entendre avec vous, de ne pas trouver de concert avec vous une solution pour que Saint-Domingue devienne libre tout en restant, d'une certaine manière qu'il aurait fallu trouver à force d'imagination, alliée à la France.

TOUSSAINT

Vous dites, une de vos erreurs politiques. Vous devriez dire votre plus grande erreur politique.

NAPOLÉON

Là vous exagérez! Jamais aucun historien ne la dit.

TOUSSAINT

Beaucoup d'historiens n'accordent même pas une mention à la révolte de Saint-Domingue qui a abouti à son indépendance. Ils commettent la même erreur d'interprétation que vous. Regardez maintenant les choses en face. Vous étiez un adepte des idées de la Révolution de 89?

NAPOLÉON

On ne peut plus.

TOUSSAINT

Mais vous n'avez pas été fidèle aux idées, du moins pas à toutes les idées de la Révolution de 89.

NAPOLÉON (sur un ton vif)

Comment cela? Vous avez examiné mon œuvre, toute mon œuvre, Toussaint?

TOUSSAINT

A loisir; surtout depuis que je suis ici.

NAPOLÉON

Et vous n'avez pas envie de chanter, vous aussi, le Grand Napoléon? Ici, Toussaint, les rancunes doivent céder la place à l'honnêteté.

TOUSSAINT

Napoléon, je vais peut-être vous étonner, mais la rancune n'a jamais guidé ni mes analyses, ni mon action. Je dirigeais une nation et ce qui passait avant tout pour moi c'était les intérêts d
e la nation, jamais mes blessures personnelles. Autrement comment aurais-je pu vouloir rester allié à la France, le pays de ces colons qui étaient souvent si durs, si cruels? Non, Napoléon; je n'essaierai pas de vous dénigrer pour me venger. Je reconnais que vous avez beaucoup fait pour votre pays…

NAPOLÉON

Heureusement! Voyez un peu: j'ai commencé par chasser de France ces envahisseurs étrangers venus chez nous pour tuer dans l'œuf cette Révolution dont le premier but était de mettre fin aux tyrannies. J'ai commencé comme vous, Toussaint, par une guerre de libération!

TOUSSAINT

Et vous avez continué avec des guerres d'occupation!

NAPOLÉON

On m'y a acculé! Vous aussi à un moment vous avez occupé la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue!

TOUSSAINT Je l'ai occupée au nom de la France, parce que de droit ce territoire était français, cédé à la France par le Traité de Bâle depuis le 22 juillet 1795. J'étais pressé d'aller y supprimer l'esclavage,
comme cela avait été décrété par le Commissaire Sonthonax en 1793 et ratifié par la Constituante le 5 février 1794; ce 5 février 1794 qui est certainement une des plus grandes dates de l'histoire de France. Je n'étais pas un impérialiste, Napoléon.

NAPOLÉON

Je ne l'étais pas non plus; je le suis devenu. Pour sauver la Révolution.

TOUSSAINT

Ou pour sauver la France, votre France, telle que vous la conceviez?

NAPOLÉON

Les deux étaient confondues à l'époque. La France c'était la Révolution et la Révolution c'était la France. Une fois commencée ma lutte pour faire triompher les idéaux de la Révolution, si je n'avançais pas, je reculais. J'étais devenu la bête noire de tous ces monarques décadents qui en refusant de sortir de la féodalité empêchaient leur peuple d'avancer et d'accéder aux lumières des temps nouveaux. Pour eux j'étais le danger et ils avaient juré ma disparition. Si pendant tout mon règne j'ai été sur le pied de guerre, c'est parce qu'ils n'o
nt jamais désarmé contre moi. On ne me laissait qu'une alternative: ou écraser ou être écrasé. Et par tempérament et pour ma mission, je ne pouvais me laisser écraser. J'ai fait la France, Toussaint. Je lui ai d'abord et surtout donné ces cinq codes civils pour sortir du maquis et du chaos des mille usages et coutumes; je lui ai donné une administration rigoureuse; je lui ai donné une université. J'ai donné à la France tout ce qu'il fallait pour être une grande nation à l'orée de ce XIXe siècle qui allait décider de l'avenir du monde.

TOUSSAINT

Mais comment expliquez-vous que ce soit votre grande ennemie l'Angleterre qui ait eu l'hégémonie mondiale précisément en ce XIXe siècle? Avez-vous parfois fait votre autocritique? Pourquoi, par exemple, avoir voulu devenir Empereur? Vous avez dit que les hommes aiment les hochets, est-ce que l'Empire n'était pas pour vous un hochet? Chateaubriand vous a reproché de ne pas vous contenter de la gloire d'être Bonaparte et d'avoir recherché les f
lonflons de l'Empire.

NAPOLÉON

Chateaubriand est un grand écrivain, mais ce n'était pas un homme politique; pas un vrai, malgré ses illusions là-dessus. Savez-vous quel est l'homme qui a fait le plus de bien à l'Angleterre? Eh bien, c'est Cromwell. En abattant le pouvoir royal absolu, il a ouvert la voie à une monarchie constitutionnelle liée à un Parlement. Avec une monarchie constitutionnelle on garde les deux meilleurs piliers du pouvoir réel: la participation populaire et l'aura d'une noblesse institutionnelle qui fait rêver le peuple. Les peuples ont besoin de féerie pour vivre; ils ont besoin des rois, ne serait-ce que pour pouvoir s'offrir le plaisir de les tuer de temps en temps. On avait voulu créer cette féerie avec le culte de l'Être Suprême; mais c'était factice; ça n'a pas marché. Mon empire à moi était un succédané. Il est regrettable que les Bourbons n'aient pas su prendre le tournant et accepter une monarchie constitutionnelle: ce qui aurait été un pis-aller; mais le
monde ne survit qu'avec des pis-aller. L'Angleterre monarchique s'en est toujours mieux tiré que nous avec notre République sèche, froide, qui n'a jamais rien eu pour faire rêver.

TOUSSAINT

Les Américains ont bien une démocratie sans roi ni flonflons. Et ça a toujours marché. Aujourd'hui ils sont les maîtres du monde.

NAPOLÉON

Leurs rois et leur reines sont dans une Angleterre dont ils ne sont que l'extrapolation. Ils ont par procuration tous les avantages de cette royauté, sans en avoir les inconvénients. Le prestige de l'Angleterre est encore considérable dans cette nation d'hommes qui ne jurent que par leurs droits individuels: il y a aujourd'hui une Anglosphère, si je puis ainsi parler, qui est un empire culturel et, qu'on le veuille ou non, il tourne autour de l'Angleterre. La France aujourd'hui n'a rien de pareil. La Reine peut aujourd'hui être reçue avec tous les honneurs dus à son rang dans toutes ses anciennes colonies. Le président de la France n'a encore j
amais mis les pieds dans votre pays, l'ancienne Saint-Domingue, qui était le plus beau fleuron de notre empire. Il manque définitivement à notre République une liturgie.

TOUSSAINT

Ça n'aurait pas tout résolu. Vous vous plaignez des présidents actuels de votre pays. Mais qu'est-ce que vous leur avez laissé?

NAPOLÉON

Je leur ai laissé l'Europe!

TOUSSAINT

Le cadeau le plus empoisonné qui ait peut-être jamais existé!

NAPOLÉON (feignant de ne pas avoir entendu) Je leur ai laissé une Europe transformée dans laquelle, la France était virtuellement toujours la plus grande puissance. Oui, Toussaint, je le répète: j'ai fait la France et j'ai fait l'Europe. La France pour l'Europe, l'Europe pour la France. J'avais remis sur pied ce merveilleux système de lois et d'ordre qu'était l'Empire Romain. Il me fallait cette Europe pour contrebalancer la force de ces Anglais qui ne nous ont jamais pardonné Guillaume le Conquérant et qui sont toujours en train de recher
cher la revanche d'Hastings. L'Europe est désormais marqué du sceau de la France et virtuellement elle est à nous. Voici ce que j'ai légué à la République. Ça c'est du solide, de la terre ferme. Quant au reste, les possessions d'outre-mer, malgré l'importance que pouvait avoir ce "Grand Large", comme dira plus tard un certain Winston Churchill, comparé à l'Europe son importance était vraiment secondaire; et dans ce sens il ne m'a jamais intéressé outre mesure.

TOUSSAINT

Et pourtant si vous l'aviez eu, vous n'auriez pas fini votre trajectoire sur un échec. Et ce Grand Large, avec moi vous l'aviez!

NAPOLÉON

Avec vous! Mais, Toussaint, vous n'étiez qu'un sorte de roitelet perdu sur un petit bout d'île. Quel était votre poids sur le monde?

TOUSSAINT

Saint-Domingue n'était, certes, qu'un petit bout d'île, comme vous le dites, mais à elle seule elle rapportait à la France plus que toutes ses autres colonies réunies, y compris la Louisiane qui était à l'épo
que la moitié des Etats-Unis actuels et plus que les Indes Orientales dans leur immensité ne rapportaient à l'Angleterre. Petit pays, grand dessein. Et grand destin. Vous cranez aujourd'hui. Mais ce n'est pas pour rien que vous avez envoyé pour me combattre la plus grande expédition militaire qui avait jusqu'alors affronté les mers dans l'histoire: vingt-deux mille hommes la première fois. Au total ce seront soixante-deux mille de vos meilleurs soldats que vous aurez jetés et perdus dans le bourbier de Saint-Domingue. Tout cela parce que vous refusiez de vous entendre avec un Nègre. C'est votre racisme qui vous a tué, Napoléon. Pourtant vous, un homme que tout le monde disait si intelligent!

NAPOLÉON

Sur ce point, Toussaint, j'étais de mon temps tout simplement. Les plus grands esprits dont les œuvres m'avaient nourri, m'avaient formé, étaient racistes. J'étais en bonne compagnie: Voltaire qui par ailleurs disait défendre la cause des Noirs, Montesquieu, Buffon et j'en passe! Pour tou
s ces grands esprits, les Nègres n'étaient pas des hommes.

TOUSSAINT

Disons plutôt que quand on veut tuer son chien on dit qu'il a la gale et quand on veut exploiter son Nègre, on dit qu'il n'a pas d'âme. Mais votre racisme était plus qu'un crime, vous aurait dit Talleyrand, c'était une faute. Si au lieu de me combattre, vous aviez accepté ma Constitution de 1801 qui stipulait que tous les hommes et femmes vivant dans l'île de Saint-Domingue étaient "libres, égaux et français", vous auriez par ce seul acte permis à la Révolution Française de franchir les bornes de la France et de l'Europe et de devenir effectivement ce qu'elle voulait être, c'est à dire une révolution mondiale. C'était ça que je vous apportais sur un plateau d'argent! La conception et l'embryon de ce que plus tard, on appellera un "Commonwealth" international. Si une jeune nation de ce qu'on appelle aujourd'hui le Tiers-Monde pouvait au sein de la France être indépendante, tout en gardant avec cette France, natio
n-phare en quelque que sorte, des liens politiques et économiques privilégiés, librement consentis, eh bien, automatiquement était créé sur la planète un pôle magnétique qui aurait attiré les peuples colonisés en quête alors d'un lieu capable de leur offrir et de leur assurer liberté, appui, solidarité. J'avais moi-même tourné dos aussi bien aux Anglais qu'aux Espagnols pour rejoindre le camp de la France pour une seule raison, oui pour une seule raison: parce que la France, la première, avait officiellement aboli l'esclavage dès le 26 août 1789. Vous vous rappelez la déclaration des Droits de l'Homme:

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, y compris les gens de couleur nés dans les colonies françaises." Plus tard c'est le Commissaire Sonthonax. Ah! cet homme, croyez-moi, en avait ! C'est lui qui jette à la face des Blancs hautains et orgueilleux:

"Tous les Nègres et Sang-Mêlé actuellement dans l'esclavage sont déclarés libres, pour jouir des droits attachés à la qu
alité de Citoyens français." Et il a jouté en distribuant aux Nègres des armes:

"Gardez précieusement ce fusil; ne vous en séparez jamais. Si jamais un jour quelqu'un veut vous le prendre des mains, sachez qu'il sera votre pire ennemi. La liberté est dans le canon du fusil!"

NAPOLÉON

La dernière phrase n'est pas de Sonthonax, Toussaint, mais de Mao Tsé Toung!

TOUSSAINT

Peu importe! C'est ce que Sonthonax voulait dire. Ce Sonthonax était un grand Français.

La France était pour moi le camp de la liberté. Il restait à consolider les bases de cette liberté dans une structure définie, inébranlable. C'est ce que j'ai fait dans ma Constitution de 1801 dont le premier article dit clairement:

"Saint-Domingue et ses îles adjacentes forment le territoire d'une seule colonie faisant partie de l'empire mais soumises à des lois particulières." J'avais créé du seul coup un "Commonwealth Français". C'était la voie de l'avenir. Si vous n'aviez pas entravé mon expéri
ence, la France allait damer le pion à toutes les autres puissances de l'époque, car je comptais aussitôt après devenir le commis voyageur de cette Révolution Française qui devenait une révolution universelle; et c'est au chant de la Marseillaise et avec le drapeau tricolore que mes troupes auraient aidé les autres Antilles et l'Amérique Latine à se libérer.

NAPOLÉON

Je ne pense pas que j'aurais pu vous suivre jusque là.

TOUSSAINT

Et pourquoi?

NAPOLÉON

Je suis un homme d'ordre, Toussaint, et je suis pour la Civilisation. Vos Nègres me donnaient l'impression d'être des barbares.

TOUSSAINT

Bien sûr, la plupart d'entre nous étaient des barbares. Mais venant d'où vous veniez, d'une Corse aux mœurs encore tribales par beaucoup d'aspects, ayant d'ailleurs dû vous-même essuyer les quolibets des Français de l'intérieur qui ne portaient pas les gens de votre île en très haute estime, vous n'étiez pas logé à tellement meilleure enseigne que nous. Vos
Corses et bien d'autres provinciaux arriérés étaient un peu les Nègres de la France. Sur le plan de la barbarie, nous étions cousins, Napoléon! Et puis barbares, oui, pourquoi pas! Si la Civilisation c'est la Traite des Nègres et l'asservissement systématique des plus faibles, eh bien au nom de la République il faut dire: vive la barbarie!

(Fin de l'extrait. La brochure est en réédition)

Gérard Bissainthe [/quote]

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