De Toussaint Louverture à Barak Obama

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Marilyn
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De Toussaint Louverture à Barak Obama

Post by Marilyn » Thu Jan 15, 2009 12:45 pm

Le Nouvelliste en Haiti

14 Janvier 2009

De Toussaint Louverture à Barak Obama quel cheminement !

Dr. Emmanuel Pierre-Paul

L'Histoire ne s'écrit pas du jour au lendemain. Elle prend du temps, le temps qu'il lui faut pour se matérialiser à travers les faits, car en toutes choses il y a un début, un point de départ devant aboutir, après un cheminement qui peut être bref, long, très long, à la concrétisation d'un idéal, d'un rêve, ou de quelque chose qu'on voudrait obtenir ou réaliser.

Dans cette logique, n'est-il pas normal de laisser un certain temps à l'Histoire, aux faits, tout en considérant dans leur parcours la force des effets positifs sur les échecs, pour, finalement aboutir au triomphe des résultats concrets ?

L'humanité a connu de mauvais moments au cours des siècles, certes, mais, elle a connu aussi d'intéressantes périodes grâce aux progrès de la Science. L'exploitation de l'homme par l'homme, l'esclavage dans toute sa cruauté demeurera pendant longtemps un crime impardonnable commis par l'homme blanc assoiffé de bien-être et de richesses. Pour parvenir à son objectif, l'asservissement de l'homme noir, des enfants de la lointaine Afrique, se fera sans hésitation. L'Amérique, cette terre nouvelle et vierge sera productive grâce au courage des Noirs réduits en esclavage, après l'extermination des premiers habitants de ce Continent, les misérables qui vivaient paisiblement jusqu'à l'arrivée des Conquistadores.

Saint-Domingue, une île partagée entre les envahisseurs européens, connaîtra la domination de plusieurs patrons : espagnols, français, anglais au gré des traités établis par les partenaires. Ainsi naîtra la partie Ouest de l'île de Saint-Domingue assignée à la France qui fera d'elle (mais à quel prix !) la métropole la plus riche d'alors.

Les Nègres exploités n'acceptaient pas toujours leur condition inhumaine et fuyaient les plantations auxquelles ils étaient affectés pour gagner les mornes. Le marronnage était sévèrement puni, mais la souffrance qui était infligée aux noirs ne les effrayait pas. Les bandes n'arrêtaient pas de se former. Mais la percée de Toussaint Louverture, devenu Général en Chef de Saint-Domingue, devait changer les choses.

Au monde, dit civilisé, il apprendra à respecter la valeur de l'homme, quelles que soient son origine et sa couleur. Il deviendra le forgeur de la liberté des Noirs, épatera par son génie le conquérant hautain et infatué de lui-même et sera aussi la fierté de ses congénères.

C'est cet homme que l'Histoire sous la plume de maints écrivains immortalise. « Il fut un artisan zélé, un meneur de haut rang, hors de la mêlée. Ce ne fut qu'un début de succès au milieu de tant d'exploits qui, par la suite, le conduiront de victoire en victoire, de conquête en conquête, jusqu'à la libération de ses frères noirs, maintenus par la France en dépit des idéaux de justice et d'égalité de 1789, sous le joug d'une servitude honteuse. Quel homme d'état de ton époque, Toussaint, pouvait s'enorgueillir d'aimer mieux que toi la liberté que tu as appris à forger et à maintenir partout où soufflait le vent de la révolution ? » nous dit Faine Sharon dans son ouvrage « Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue », tome premier, page 13.

Revoyons un instant l'éloge à Toussaint Louverture de Wendell Philips. Quel hommage peut être plus grand, plus élevé, plus monumental à un homme que celui de cet écrivain qui le propulsa au zénith de la gloire. Revoyons-le disons-nous : « Je l'appellerais Napoléon, mais Napoléon fonda son empire en parjurant des serments dans une mer de sang. Cet homme ne manquera jamais à sa parole (pas de représailles). Je l'appellerais Washington, mais le grand homme de la Virginie était possesseur d'esclaves. Cet homme risqua son pouvoir plutôt que de permettre la traite des Noirs dans le plus humble village de son pays. Vous me prenez pour un fanatique, parce que vous lisez l'histoire moins avec vos yeux qu'avec vos préjugés. Mais lorsque la vérité se fera entendre, la muse de l'Histoire choisira Phocion pour les Grecs, Brutus pour les Romains, Lafayette pour la France. Elle choisira Washington comme la fleur la plus éclatante de notre civilisation naissante et John Brown comme le fruit parfait de notre maturité ; et alors, plongeant sa plume dans les rayons lumineux du soleil, elle écrira dans le ciel clair et bel, au-dessus d'eux tous, le nom du soldat, de l'homme d'Etat et du martyr : Toussaint Louverture ».

C'est cet homme que Bonaparte enfermera au Fort de Joux au sommet du Jura pour qu'il mourût de froid, de chagrin, d'isolement dans un pays lointain. Toussaint n'a pas eu la chance de conduire son peuple et sa terre à l'indépendance. Mais, il a été la pierre angulaire de cette oeuvre achevée par Jean Jacques Dessalines et c'est à juste titre qu'on le considère comme le précurseur de l'Indépendance d'Haiti. Les racines de cet arbre dont Toussaint parlait sur le Héros, racines profondes et vivaces, ne s'arrêtaient pas seulement à Saint-Domingue mais s'étendaient partout où peinaient les Noirs sous le joug de l'esclavage. Universellement connu, ce martyr de la race vit, depuis, dans le coeur et l'âme de tous les fils de la lointaine Afrique, quel que soit le ciel sous lequel ils évoluent. Toussaint a fait école. Après avoir sucé le lait de la Révolution Française, il ne pouvait imaginer qu'un fils de cette grande France qu'on dit immortelle, celle qui créa les Droits de l'Homme, dépassant ainsi Rome elle-même, selon Charles Moravia dans « La Crête à Pierrot », qu'un tel fils, disons-nous, pouvait assassiner à la face du monde un Noir qui a fait de la Nation française la plus riche de l'Europe.

La civilisation a tracé son chemin et l'homme blanc a compris que l'heure fatidique, celle de l'émancipation avait sonné. Et l'Amérique du XXe siècle a tourné la page du grand livre de l'Humanité torturée, humiliée. Des hommes sont tombés : John F Kennedy, admiré et aimé de son peuple, est assassiné. Après lui, son frère Robert Kennedy connaît le même sort. Le Pasteur Martin Luther King n'en réchappe pas non plus, complétant ce trio de martyrs qu'on ne saurait oublier. Mais comme « les causes qui meurent sont celles pour lesquelles personne ne meurt », celle de l'émancipation, telle une fusée fulgurante, devait au début du XXIème siècle traverser l'espace américain et ouvrir la voie à Barak Obama.

Si les élections primaires aux Etats-Unis ont été semblables à un long pèlerinage pour le sénateur de l'Illinois, sa conquête du pouvoir suprême se dessina autrement, selon tous les sondages précédant le 4 novembre 2008, jour qui souleva le voile de la victoire, montrant précocement et sans contestation possible Barak Obama vainqueur des joutes présidentielles, évinçant par une majorité écrasante son concurrent, le Sénateur John Mc-Cain. Détendu, calme, rassurant, l'élu s'apprêtait à accueillir ce soir-là plus d'un million de ses partisans pour fêter et marquer l'événement.

Sans perdre de temps, le nouvel hôte de la Maison Blanche passa à l'action en choisissant ses proches collaborateurs, dont prioritairement ses conseillers. Débordant les frontières américaines, sa renommée suscite dans le monde une admiration et un engouement sans bornes. L Afrique, celle de son père, exulte ! Un vent nouveau s'est levé sur l'humanité. Partout on voit en lui l'homme du changement et son « WE CAN » scandé tout au long de sa campagne a redonné confiance aux habitants de la planète.

Après avoir lu Barak Obama, on devine qu'il écrit pour s'ouvrir au monde en toute sincérité et en toute honnêteté. Il n'a rien à cacher. Il expose les choses dans toute leur crudité, dans toute leur nudité. Pour lui, une Amérique qui se veut forte par la guerre est une nation faible. Il la veut grande par elle-même, grâce à l'union de tous ses enfants.

Peut-être le président Barak Obama parlera-t-il dans son discours d'investiture de ses origines, de son passé, comme il l'a fait à travers ses ouvrages. Sans le savoir, parodiera-t-il sans doute le président Dumarsais Estimé qui, du haut de la tribune de la Chambre Législative, disait le 16 août 1946 : « Vous avez choisi un homme qui ne se recommandait ni par l'éclat d'un grand nom, ni par le prestige d'une illustre naissance. Ce que les masses m'ont valu aujourd'hui, je m'engage à le leur rendre en me dévouant à leur cause ».

Puisse cet homme d'une rare lucidité et d'une non moins exceptionnelle bonne volonté, qui, dans un contexte particulièrement difficile aux Etats-Unis et sur la planète entière tant au niveau économique, politique, idéologique, trouver le courage d'oser et de réussir. « WE CAN » a-t-il dit, et ce mot est d'un visionnaire et non d'un voyant. Puissent donc les circonstances le favoriser afin qu'il devienne ce que nous attendons tous : pas seulement le premier président noir des Etats-Unis, mais aussi l'un des plus grands qu'ait connus cette nation.

Dr. Emmanuel Pierre-Paul

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