Gonaïves dans l’histoire d’Haïti

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Guysanto
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Gonaives dans l'histoire d'Haiti

Post by Guysanto » Sat Sep 06, 2008 3:19 pm

Gonaives dans l'histoire d'Haiti
par Claude MOÏSE

Notre éditorialiste en chef se souvient de sa ville natale en ces heures de détresse où la cité de l'Indépendance vit une nouvelle catastrophe qui menace son existence. Il accepte volontiers de reproduire ici intégralement, en guise de dédicace affectueuse et solidaire, le texte d'une conférence qu'il avait prononcée en 1994 à Montréal sous les auspices de l'ALGOMO (Alliance gonaivienne de Montréal).

C'est d'abord comme Gonaivien plus que comme historien que j'ai accepté de m'exprimer devant vous ce soir. C'est donc dire que mon intervention aura avant tout un caractère sentimental. C'est la première fois que l'occasion m'est offerte de parler de Gonaives à des Gonaiviens et Gonaiviennes. J'en suis très fier. Aussi je remercie chaleureusement l'ALGOMO (Alliance gonaivienne de Montréal) de son invitation.

Tous ici ce soir, nous savons dans quel cadre est organisé cet événement. Celui de la sensibilisation à la commémoration du bicentenaire de l'indépendance. Notre assemblée n'a donc aucun caractère académique et je n'ai nullement la prétention de vous servir un discours scientifique. Pour moi, parler de Gonaives, peu importe le sujet, constitue un prétexte pour communier dans des souvenirs émus de nos expériences communes, individuelles ou collectives. Chacun de nous porte en soi sa propre histoire vécue, celle de son quartier, de son enfance, de son adolescence, de ses amours et de ses amitiés, toutes choses qui conditionnent le départ dans la vie, qui constituent la combinaison primaire de la formation de sa personnalité et de la réalisation de son destin. Il nous suffit d'être là, ce soir, entre nous, toutes générations confondues de la terre salée, pour sentir passer le souffle du nordé impétueux qui alerte notre mémoire d'un passé inachevé. Mais laissons là toute éruption nostalgique. Après tout, nous sommes convoqués pour conjuguer au futur nos rêves gonaiviens, s'il en reste encore. Venons en aux propos de cette causerie qui, si elle porte sur un certain passé, ne vise pas moins, selon le vœu de la direction de l'ALGOMO, à proposer une réflexion attentive et continue sur l'avenir de notre petite patrie forcément lié à celui de la nation haitienne.

Gonaives dans l'histoire d'Haiti, ce n'est pas seulement l'honneur d'être le berceau de l'indépendance. La ville a une vie avant et après le 1er janvier 1804. Gonaives, c'est d'abord une réalité géographique aux dimensions économique, démographique, sociale, politique... Son histoire est une totalité dont ces facteurs sont étroitement imbriqués. Je n'ai malheureusement ni le temps ni les moyens de me livrer à ce travail, qui devra être fait un jour et, de préférence, avant 2004. C'est une invitation aux jeunes chercheurs. Pour ce soir, je me contenterai de me consacrer à l'évocation de certains événements importants qui, de la période révolutionnaire à aujourd'hui, ont jalonné l'histoire nationale et où l'on retrouve la marque de la ville.

Sous la colonisation française

L'existence de Gonaives est mentionnée dans les travaux des chroniqueurs dès les premiers temps de l'occupation française. Du reste, si elle n'est pas attestée dans la période précolombienne en tant qu'agglomération, on sait que le mot est d'origine indienne (Gonaibo). C'est seulement dans les années 1660, à la belle époque de la flibuste, que l'on voit apparaître les Gonaives comme point de rencontre des aventuriers. Des boucaniers venus de La Tortue s'installèrent dans la Plaine des Gonaives où ils s'adonnèrent à la chasse des bœufs sauvages. En 1663, ils y étaient en nombre suffisamment important pour obliger des troupes espagnoles conduites par le général Vandelmoff à les attaquer. Les corsaires aussi fréquentaient la baie des Gonaives. Le féroce Nau l'Ollonais, ainsi nommé parce qu'il était originaire des Sables d'Ollone (France), s'y était réfugié en novembre 1666 pour partager avec ses flibustiers le fabuleux butin qu'ils s'étaient procuré après le pillage de la ville vénézuélienne de Maracaibo. Gonaives, c'est donc au départ un port d'accès facile, un pied-à-terre pour les pirates. Généralement, la baie et les pointes de proximité (Port-à-Piment, Coridon, Lapierre) donnèrent lieu à des activités importantes, soit pour la course, soit pour le commerce alimenté par les salines de Coridon où, déjà en 1670 selon Moreau de St Méry, «les Anglais (allaient) charger du sel ... un sel extrêmement blanc et fin.»

On peut penser que la ville doit ses origines lointaines à la sédentarisation des aventuriers à la fin du XVIIème siècle qui se livraient à la chasse et à de petites activités agricoles dans l'arrière-pays. Au début du siècle suivant, les habitants des Gonaives relevaient du quartier de Port-de-Paix. Par la suite la localité passa sous l'obédience de Saint Marc après avoir été une dépendance du quartier de l'Artibonite. Cependant elle acquit suffisamment d'importance pour être érigée en paroisse en 1738. Deux ans plus tard on y construisit une église dédiée à St Charles et à St Mathurin. La région comptait déjà 27 indigoteries en 1730. À la même date la population s'élevait à 90 blancs, 14 affranchis et 294 esclaves noirs. «En 1744, relate Moreau de St Méry, les Gonaives étaient fort augmentées et l'on y comptait 40 ou 50 habitations, qu'on pouvait appeler considérables à cette époque, sans parler de celles qui étaient dans les gorges des montagnes.» Il ne s'agit pas bien entendu du bourg lui-même, mais de la paroisse assez étendue pour englober onze cantons dont la plaine, une partie des montagnes de Terre-Neuve, Bassin, la Brande, Poteaux, la Grande Rivière (appelée aussi La Quinte), la Petite Rivière, la Croix, la Désolée, la Coupe... Le bourg était à cette époque assez éloigné de la mer. L'église construite sur une portion de terrain concédée par Charles Canele et Mathurin Bechade était située sur le chemin des Gonaives au GrosMorne à proximité de carrefour La Brande. C'est seulement en 1760 qu'à la demande des habitants, une ordonnance administrative permit le transfert du bourg près de la mer.

Dans les années 1770, le point focal de la ville était situé sur la place publique actuelle. Gonaives devint une agglomération consistante avec son église, son presbytère, sa place publique, ses 67 maisons, son cimetière, sa maréchaussée, etc. À la veille de la Révolution, la population de la paroisse s'élevait à 940 blancs, 750 affranchis et 9000 esclaves. Trois sucreries appartenant respectivement au vicomte de Fontanges, à Cocherel et à Rossignol de Grandmont donnèrent un très beau sucre. L'arrière-pays gonaivien était assez productif même si de l'avis des observateurs il manquait de bras pour faire fructifier toutes les terres. On y relevait 135 indigoteries, 50 caféteries, 15 cotonneries et une hatte. L'indigo de la région bénéficiait d'une bonne réputation, mais moins encore que le coton «d'une assez grande quantité et d'une qualité dont, dit M. de St Méry, la supériorité (était) tellement reconnue que le commerce le (payait) cent sous de plus le quintal.» De l'époque coloniale, il nous est resté quelques grands noms de famille ou d'habitation comme ceux de Solerieux Soleil (aujourd'hui Ka Solèy), Descahaux, Grandmont, Bigaut, Biénac, Raboteau, Desdusnes, Rossignol, Lachicotte, La Croix, etc. Les plus célèbres et sans doute les plus marquants de l'histoire de la ville coloniale furent les RossignolLachicotte qui prirent racine dans la région. Selon Jean Fouchard (Les Marrons de la Liberté p. 302), ils «formèrent par leurs alliances la famille la plus considérable et aussi la plus riche de la colonie, se multipliant sans cesse en Descahaux, Grandmont, qui laissa dix enfants, Arcueil, Dulagon qui eut neuf enfants, Leclerc Desdunes, au moins neuf enfants. Rossignol Lachicotte eut onze enfants. Son frère Philippe laissa une très nombreuse postérité. L'ancêtre de cette famille est J.B. Rossignol Lachicotte venu de Saint Christophe pour s'établir dans l'Artibonite en 1690.»

Deux facteurs géographiques expliquent l'importance croissante prise par les Gonaives dans l'histoire coloniale et par la suite dans celle de la Révolution et du XIXème siècle. D'abord la baie d'un abord très facile offrait un excellent mouillage et de grandes facilités aux aventuriers et au commerce, nous l'avons vu. Ensuite, l'ouverture en 1750 d'une route reliant le Cap au Port-au-Prince en passant par la coupe des Gonaives contribua au développement de la région. Plus tard, à l'époque révolutionnaire et pendant les grands conflits N/S du XIXème siècle, elle soulignera l'importance stratégique de la position centrale des Gonaives, voie de passage entre le N et l'W, débouché d'une vaste zone agricole.

De la Révolution à l'Indépendance

La région est demeurée relativement à l'écart des troubles révolutionnaires pendant les premiers moments. L'agitation blanche gagna plutôt la plaine de l'Artibonite et la région de St Marc. En 1792, les blancs contrerévolutionnaires des Gonaives devaient cependant s'associer à ceux des autres paroisses et aux affranchis pour s'opposer aux agitateurs de Borel et dénoncer au roi le danger que constituèrent à leurs yeux les assemblées coloniales subversives. C'est seulement après la proclamation de la liberté générale le 29 août 1793 que la région des Gonaives fut atteinte par le tourbillon de la révolution et de la guerre. André Vernet qui commandait à Ennery se rallia à Toussaint Louverture alors au service de l'Espagne. La ville qui avait passé sous le contrôle des Espagnols en août 1792 revint dans le giron de la France en décembre 1793 lorsque Toussaint Louverture abandonna le camp espagnol. Dès lors Toussaint Louverture en fit sa base de prédilection et la plateforme de ses expéditions militaires. D'une façon générale, la région fut très éprouvée par la révolution et les guerres. Selon Paul Moral, «La fameuse cotonnerie de L.R. Lachicotte Desdunes renommée dans tous les ports français, produisant 400 milliers de coton, employant près de 1500 esclaves de houe, élevant sur ses 2000 carreaux de hattes 1500 chevaux et bêtes à cornes, poussant jusqu'au grand Ilet compris entre la mer et un bras de l'Estère,... (cette fameuse cotonnerie) ne comptait plus que 120 cultivateurs en 1801.» (Le paysan haitien p. 140) Dans son Voyage d'un naturaliste en Haiti, Michel Etienne Descourtilz relate quelques unes des péripéties de sa famille. Il a peint un sombre tableau des événements de la région et la situation de détresse des anciens colons. Mme Descahaux dont il était le neveu par alliance dut s'enfuir à St Marc en avril 1794. Elle était également la tante de Lachicotte Desdunes qui allait devenir un fugitif pour échapper aux représailles des groupes itinérants d'anciens esclaves révoltés. Ce dernier reçut l'aide de Vernet qui l'accueillit aux Gonaives et l'aida à regagner son habitation, mais le général n'a pas pu le protéger de la révolte de ses ouvriers et il dut s'enfuir dans les mangles pour sauver sa vie. Au rétablissement de la paix grâce à Toussaint Louverture, il revint vivre sur son habitation, mais tout était pratiquement en ruine et déserté. Quant à Mme Descahaux elle put revenir chez elle. Protégée par ses anciens esclaves, elle gagna la confiance de Toussaint Louverture à qui il vendit une habitation et dont elle cultiva l'amitié.

Chef tout-puissant de St Domingue, ce dernier continua de privilégier la région des Gonaives comme base de repli, en dépit de l'importance du Cap comme ville principale et capitale de la colonie. Dans un rapport au Directoire en 1796, le général Laveaux rapporte que «grâce aux soins de ce général (T. Louverture), grâce à son zèle et à son activité, la partie des Gonaives est la mieux cultivée et la plus productive». (P. Moral) C'est des Gonaives qu'il partit en 1796 pour aller délivrer le gouverneur Laveaux emprisonné au Cap par les partisans du général mulâtre Vilatte; en 1797 pour aller forcer le commissaire Sonthonax à quitter la colonie; en 1798 pour aller déloger le général français Hédouville; en 1800 pour se porter sur le Sud contre son rival, le général André Rigaud, et stimuler l'ardeur de ses troupes. Il faut signaler qu'au mois de novembre 1800, après la défaite de Rigaud dans le Sud, tous les rigaudins de la ville qui n'eurent pas le temps de se sauver furent massacrés. Au moment du débarquement des troupes françaises en 1802, ses principales forces étaient concentrées dans l'Artibonite d'où elles opposèrent une forte résistance à l'armée expéditionnaire. Sa plus fameuse bataille, il la livra à la Ravine à Couleuvre non loin des Gonaives le 23 février 1802. Il regroupa ses forces à Carrefour Périsse après la bataille pour se diriger vers St Marc. Le lendemain, à l'approche des forces du général français Rochambeau, le général Vernet fit incendier la ville pour obéir aux consignes du général en chef et se replia au Pont de l'Estère par le morne Grandmont en compagnie de Mme Toussaint Louverture. Après l'entrée des Français dans la ville incendiée, le colonel Morisset, à «la tête d'un escadron les chargea près du cimetière, au moment où ils se livraient au repos. Il en fit un carnage et retourna à Grandmont rejoindre Vernet. Au terme de la première phase de la guerre de l'indépendance, le gouverneur Toussaint arrêté sur l'habitation George fut conduit aux Gonaives d'où il fut embarqué sur le vaisseau la Créole le 8 juin 1802.

C'est également par les Gonaives que commença la deuxième phase de la guerre de l'indépendance. Après avoir échappé à un guet-apens à la Petite Rivière de l'Artibonite le 23 octobre 1802 et pris possession du fort de la Crêteà-Pierrot, Jean-Jacques Dessalines joignit Vernet dans la ville des Gonaives que celui-ci, sur les instructions du général en chef, avait libérée de concert avec le colonel Gabart et les insurgés Comus et Jean Labarrière. De cette position conquise sur les troupes françaises, il prit des dispositions pour la conduite de la guerre. Au général Quentin qui lui écrivit pour s'étonner de son comportement il répondit: « J'ai arboré l'étendard de la révolte parce qu'il est temps d'apprendre aux Français qu'ils sont des monstres que cette terre dévore trop lentement pour le bonheur de l'humanité. J'ai pris la Petite-Rivière et Gonaives. Demain je marcherai contre St Marc.» Et Ardouin qui rapporte ces propos de commenter fièrement : « C'est aux Gonaives où Toussaint Louverture fut embarqué, où son brave lieutenant proclama son indépendance de la France que le hasard l'amena à faire cette déclaration ! Le gant avait été jeté à toute la race noire, il venait d'être relevé avec énergie et fierté...» (Études sur l'histoire d'Haiti, T.5, 1802, p.69). Pour ma part, j'ajouterai que ce n'est pas par hasard que tous ces événements se passèrent aux Gonaives puisque, comme je l'ai déjà signalé, le précurseur de l'Indépendance et ses lieutenants avaient fait de la région leur séjour de prédilection, le lieu principal de leur quartier général. Avec Dessalines, la préférence fut accordée à Marchand. Mais, c'est encore aux Gonaives que l'indépendance fut solennellement proclamée le 1er janvier 1804.

Dans son Dictionnaire géographique d'Haiti publié en 1891, Semexant Rouzier rapporte que «l'acte de l'indépendance a été rédigé et signé sur la propriété Vernet aux Gonaives, qui appartient aujourd'hui à la famille Legros». Les précieuses reliques qu'on avait conservées dans cette famille -« le vieux chandelier de cuivre qui avait servi à éclairer Boisrond-Tonerre ... une vieille table ayant un pied cassé, sur laquelle cet acte mémorable a été rédigé..» disparurent dans l'incendie de 1864. Comme nous le savons, le sens de la conservation du patrimoine est absent. Avec une longue tradition de déchoquage, il ne nous reste que peu de choses pour témoigner de notre passé, un passé que pourtant nous ne cessons de glorifier. On chercherait en vain dans notre ville les marques physiques du passage de nos ancêtres. Le palais du centenaire construit sous le président Nord Alexis en 1904? La vieille église ? Les Habitations de Toussaint Louverture ? Cela est vrai pour tout le pays. Regardez les plaines (où sont les vestiges de nos splendeurs sucrières et cotonnières?), les fortifications, que sont-elles devenues? (le palais des 365 portes d'Henri Christophe, le fort de la Crête-à-Pierrot, la vieille cathédrale de Port-au-Prince?). Mais passons. Revenons à notre propos.

Dans le turbulent XIXe siècle

J'avais dit que Gonaives avait une vie après 1804. De fait, cette vie a suivi les soubresauts de l'évolution nationale. La sauvegarde et la consolidation de l'indépendance, la construction du nouvel État, le sort des propriétés et le partage du patrimoine, autant de facettes d'un problème national particulièrement ardu et potentiellement explosif dans ce contexte de rupture brutale des liens avec la métropole et d'isolement international. Les grandes habitations se sont désagrégées. On l'a vu avec les Rossignol. À l'économie de plantation devait succéder une polyculture vivrière attestant de l'importance du secteur montagneux. Précisément l'arrièrepays montagneux, de Terre-Neuve à Ennery avec une pointe vers Gros-Morne, en poussant dans les savanes de l'Attalaye et jusque dans les montagnes du Nord vers Marmelade et Plaisance puis vers la chaîne des Cahos, aura beaucoup fait pour le rayonnement de Gonaives, pendant tout le XIXe siècle, surtout après que Christophe eut élargi la route N/S. (Celle-ci deviendra carrossable sous l'occupation). De nouveaux propriétaires, fermiers, exploitants de facto avaient déjà occupé des terres désertées pendant la période révolutionnaire. La petite paysannerie se constitua progressivement à côté des grands propriétaires bénéficiaires des multiples concessions de terre sous Christophe, Pétion et Boyer. L'économie féodale et marchande devait façonner les villes où se structurèrent les grandes familles de feudataires et de marchands.

Les luttes de pouvoir particulièrement vives et meurtrières au lendemain de l'indépendance n'épargnèrent point la région. Tout au long du XIXe siècle elle fut épisodiquement le théâtre des rivalités et des guerres civiles, notamment à des moments d'affrontement entre le Nord et le Sud. Véritable voie de passage, de repli militaire ou de halte politique, elle a vu nombre de combattants, généraux, chefs politiques, présidents chercher refuge, établir leur quartier de repos ou se faire proclamer chef provisoire ou définitif du gouvernement. La liste est longue de ces événements, faits de guerre, batailles, insurrections qui affligèrent la ville et ses environs. Les principaux mettaient aux prises les forces de Pétion et de Christophe (1807-1811), de Salnave et de la coalition des généraux de l'Ouest et du Sud (1867-1870), Légitime et Hippolyte (1888-1889), des cacos de Davilmar. Théodore et des « zandolites » d'Oreste Zamor. Retenons-en quelques uns.

Le 28 mai 1807, 2000 hommes de troupes de l'Ouest, sous la conduite du général Lamarre, évincèrent le général nordiste Magny qui commandait la place. Ils en furent chassés le 10 juin par les forces de Christophe.

L'insurrection des Gonaives de 1858 fut l'un des faits marquants de l'histoire de cette ville turbulente. Précédé par des conciliabules et des démarches conspiratives, un comité révolutionnaire formé par Joseph Lamothe, Fénelon Geffrard, Legros père, E. Magny, Aimé Legros et Normil Sambour se constitua pour lutter contre la dictature de Faustin Soulouque et le rétablissement de la République. Répondant à l'appel du comité, le général Fabre Geffrard, chef d'État-major de l'armée, arriva clandestinement par la voie maritime dans la Cité de l'Indépendance pour prendre la tête du mouvement, le 20 décembre. Deux jours plus tard, la révolution fut officiellement déclarée. Elle recueillit l'adhésion de l'Artibonite et du Nord. Après avoir réglé les détails de commandement, proclamé la restauration de la République, le rétablissement de la Constitution de 1846 et la nomination de Geffrard à la présidence, les insurgés se mirent en marche. Soulouque se porta à leur rencontre, mais ses troupes se débandèrent au premier contact, et le 15 janvier, Geffrard entra triomphalement à la capitale.

En 1868, Gonaives était salnaviste alors que tout le département se trouvait dans le camp de Nissage Saget, chef de la coalition des généraux contre Salnave. Au déclenchement de l'insurrection caco dans le Nord en 1867, Salnave se rendit aux Gonaives le 26 novembre pour préparer la contre offensive. De là il se rendit au Cap le 4 décembre. Sous la conduite de Victorin Chevalier, le même qui dans une action d'éclat contre Geffrard en 1866 avait enlevé l'arsenal et n'avait pas réussi à enraciner la révolte, la ville assiégée a tenu bon jusqu'au mois d'août 1869. Chevalier établit son quartier de guerre au fort Raboteau, à proximité de la mer. Les cacos de St Marc avaient installé sur le morne Biénac une batterie qui inquiétait sérieusement la ville et placé à Descahaux un canon qui fit beaucoup de dégâts. Et le 31 janvier 1869 ils avaient réussi à déloger le général Cadet Michel de l'avant poste de Grandmont. Cerné de tous côtés, bloqué par mer, Victorin Chevalier capitula le 29 août. La chute des Gonaives aux mains des « cacos » était le commencement de la fin de Salnave. Quatre ans plus tard, soit le 3 mars 1873, des insurgés gonaiviens ayant à leur tête John Bonhomme, Fleuriau Jonathas, Galumette Michel et Jules Legros prirent les armes. Sans succès. La répression fut impitoyable. Seize insurgés furent fusillés. Trois des meneurs Fleuriau, Bonhomme et Michel réussirent à s'enfuir dans les bois.

L'année 1879 fut fertile en événements. Gonaives connut trois tentatives d'insurrection: le 7 février, Mont Morency Benjamain tentant de prendre possession de la ville fut chassé par la population; le 3 juillet, le général Hériston Hérissé se révolta contre Boisrond Canal qui, déjà accablé par une crise politique inextricable allait démissionner peu de temps après; dans les premiers jours du mois d'août, les libéraux bazelaisistes vaincus à P-au-P, pourchassés débarquèrent aux Gonaives, là où ils croyaient pouvoir compter sur l'aide de nombreux amis. Les généraux Jean Jumeau et Hérissé envoyés contre eux par le gouvernement provisoire les chassèrent de la ville qui fut incendiée à cette occasion.

Encore une fois en 1888, Gonaives allait manifester son appartenance nordique par l'accueil qu'elle réserva au général Florville Hippolyte à la suite de l'échauffourée sanglante de la capitale où l'armée du Nord a été humiliée et son chef Séide Télémaque tué le 28 septembre. Son successeur Hippolyte débarqua aux Gonaives le 2 octobre d'un bateau allemand. La ville l'acclama. La résistance s'organisa. C'était le point de départ d'une nouvelle scission d'Haiti. Dans un premier temps, la ville, conformément à sa vocation géostratégique joua un rôle important dans la mise en branle du nouvel État septentrional et dans la conduite de l'action contre l'Ouest. Elle accueillit le 13 novembre 1888 les constituants dissidents qui ont refusé d'entériner les décisions de la Constituante croupion qui élit Légitime et proclama la Constitution de 1888. La guerre civile s'étant terminée en faveur du Nord en 1889, Gonaives fut désignée comme le siège de l'Assemblée constituante qui devait produire la Constitution de 1889.

La rébellion firministe de 1902 prit le départ aux Gonaives. Chassé du Cap le 28 juin 1902 après une lutte acharnée contre le général Nord Alexis, Anténor Firmin fut recueilli dans la rade du Cap par l'amiral Hamerton Killick, commandant du navire de guerre haitien La Crête-à-Pierrot, et transporté dans la Cité de l'indépendance. Le peuple gonaivien avec le général Jean Jumeau en tête lui fit un accueil délirant et le proclama premier député de la ville. Assuré de l'appui de son beau-frère le général Albert Salnave, commandant de l'arrondissement du Cap et d'une foule de partisans venus de tous les points du pays, il y établit son quartier général. La guerre dura plusieurs mois. La perte de la Crête-à-Pierrot dont on connaît la fin héroique lui porta un coup fatal le 6 septembre 1902. Les troupes de Nord Alexis venues du Nord balayèrent les résistants et entrèrent triomphalement à la capitale où l'Assemblée Nationale consacra le vainqueur président de la République. Le président Nord Alexis ne devait pas tenir rigueur à la ville puisque deux ans plus tard il y organisait de grandioses cérémonies commémoratives du centenaire de l'Indépendance. Il fit ériger pour la circonstance le palais du centenaire sur la rue Louverture à la place présumée où fut signé l'acte de l'indépendance.

Le dernier grand épisode de guerre avant la fin politique du siècle et l'occupation américaine se déroula en 1914. Jusque là, Gonaives qui a déjà fait plus que sa part d'insurrections, de révoltes ou de révolutions n'avait pas encore donné un chef d'État. Ce fut chose faite après le choc du 2 février où les forces insurrectionnelles de Davilmar Théodore venues du Nord pour aller cueillir les fruits de la victoire sur Michel Oreste durent engager la bataille contre le délégué militaire de l'Artibonite, le général Oreste Zamor. Victorieux, celui-ci se rendit à la capitale pour obtenir la consécration de l'Assemblée nationale selon le rituel observé depuis Nord Alexis.

De l'occupation américaine à la chute de la dictature macoute

On peut faire remonter l'histoire politique contemporaine de la ville à l'occupation américaine de 1915. Comme pour tout le pays ce fut un tournant qui s'amorça. L'armée haitienne traditionnelle dispersée, les seigneurs de la guerre écartés, les luttes de pouvoir prirent une nouvelle forme. De la résistance populaire armée à la lutte nationaliste pacifique pour le recouvrement de la souveraineté nationale, on ne relève pas une présence marquante de la ville. On signale des manifestations ponctuelles organisées par l'Union patriotique notamment en novembre 1922, de même que le congrès nationaliste organisé les 10, 11 et 12 décembre 1925 à la diligence du secteur radical du mouvement nationaliste sous la présidence de Elie Guérin et avec la participation de représentants de 27 villes. Toutefois, la ville s'honora de l'existence en son sein d'un bon contingent de nationalistes dont Raymond Cabêche, député de Pilate en 1915, qui dans un geste spectaculaire de patriote outragé lança sa cocarde de député sur le parquet de la Chambre après le vote de la Convention haitianoaméricaine; le Dr Justin Latortue, maire des Gonaives en 1921, se signala aussi par sa passion nationaliste. Il fut l'un des 11 sénateurs élus en 1930 qui constituèrent l'opposition majoritaire au Grand Corps mais dont le sort fut scellé par un coup d'État du président Vincent en 1935.

Le retour en force de Gonaives à l'action politique s'effectua surtout après 1946. Le mouvement lui-même qui a abouti à la chute de Lescot le 11 janvier 1946 n'a pas remué profondément la ville. Toutefois il a donné lieu à de nombreuses activités dues à une certaine effervescence sociale et politique. Après l'accession de la junte militaire et la mise en œuvre du processus de succession, l'agitation gagna les secteurs politiques qui s'étaient déjà signalés sous l'occupation dans le mouvement nationaliste. Le Dr Justin Latortue en fut une figure importante. La sensibilité noiriste gagna du terrain, mais ce fut seulement à la chute du président Dumarsais Estimé en 1950 qu'on sentit un attachement populaire à la personne de celui-ci par répulsion pour le coup d'État militaire. Toutefois c'est Gonaives, par le clergé et la bourgeoisie, qui donna l'impulsion à la candidature du colonel Paul Magloire à la présidence en 1950. Aussi, ce dernier accorda-t-il à la ville le privilège d'abriter l'Assemblée constituante de 1950. À la chute de Magloire en 1956, le peuple des Gonaives, fidèle à la mémoire d'Estimé, séduit par le discours noiriste fit un accueil enthousiaste à François Duvalier. C'est là que se constitua le bastion duvaliériste. C'est de là qu'il gagna le Nord et l'Artibonite. Mais, la déception de la ville aura été à la mesure de sa ferveur. En 1961 ou 1962, la population en furie lyncha un macoute du nom de Gros Féfé qui tua un Gonaivien du nom de Emmanuel Denis. Tout duvaliériste qu'il fut, ce dernier demeura néanmoins un fils estimé de Raboteau. Et cela le peuple de Raboteau ne le supporta pas. Papa Doc lui-même, tout féroce qu'il fut, dut se résigner, devant la détermi-n ation vengeresse de la population, à abandonner Gros Féfé pour ce premier acte de lebrunisation anti duvaliériste. Gonaives aura été aussi le théâtre du premier déchouquage avant la lettre en 1972. Les résidences des frères Delva, Zacharie et Prophète, furent saccagés et pillés. L'histoire récente nous apprend que c'est de la cité de l'indépendance que partit le mouvement décisif de renversement de la dictature suite aux émeutes des 21 au 24 mai 1984. Et l'année suivante en novembre 1985, c'est de là que partit l'épisode final de la rébellion anti duvaliériste avant de gagner les autres villes de province pour aboutir au 7 février 1986.

Ainsi que nous l'avons vu au cours de l'histoire, Gonaives aura été tour à tour, avec plus ou moins d'ardeur, louverturienne, dessalinienne, nordiste avec Christophe et Hippolyte, firministe, nationaliste, estimiste, duvaliériste, antiduvaliériste et enfin lavalassienne. Demain? Jusqu'ici je ne vous ai parlé que de politique. Depuis que nous l'avons quitté à ses origines, la ville a grandi. Sa population a augmenté (8000 en 1890; 13634 en 1950; 28639 en 1971 et aujourd'hui?), son économie a connu des transformations, a sans doute régressé... Ses élites ont été décimées par la dictature. C'est une histoire à scruter, qui n'est pas seulement une histoire politique. Mais on peut dire que si l'histoire de notre ville nous offre plusieurs occasions d'en être fiers, on ne peut pas dire que ses fils et filles d'aujourd'hui ont bien géré l'héritage de nos ancêtres.

Épilogue

Demain, c'est aujourd'hui, et Gonaives n'a pas perdu sa réputation de ville turbulente. Elle a offert le spectacle, peut-être malgré elle, d'une lamentable commémoration du bicentenaire de l'Indépendance. Une véritable action destructrice dont on ne peut pas rendre responsable la grande majorité de ses habitants victimes de folles luttes de pouvoir. Et de mémoire de Gonaivien, la Cité de l'Indépendance n'a jamais tant éprouvé des catastrophes naturelles et politiques dont on ne sait pas comment elle va s'en sortir. On n'attendait pas Hanna, elle est venue. Comme Jeanne il y a quatre ans. Furieuse, déchaînée. La rue Vernet où je suis né était déjà depuis quelque temps transformée en lac artificiel, m'a-t-on dit. Ô Gonaives! Ô catastrophe!

Par Claude Moise

LE MATIN jeudi 4 et vendredi 5 septembre 2008

jafrikayiti
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Post by jafrikayiti » Sat Sep 06, 2008 4:49 pm

Kesyon:

Konbyen moun ki pase sou ban lekòl nan vil Gonayiv, ki konnen 1/10 nan 1/10 osijè tout koze istorik sa a, pwofesè Moise, nèg Gonayiv, sot rakonte la a?

Ki enpòtans konesansa (osnon mank konesans sa a) genyen, parapò a jan moun Gonayiv, Ayisyen an jeneral, trete, pwoteje, jere vil sa a?

Apre tout literati sa a fin ekri, ki vizyon ki degaje pou ede rezoud omwens youn nan gwo pwoblèm ki ap toumante bil Gonayivyen ak Gonayivyèn yo?

Sètansi, se petèt paske mowen koumanse granmoun, mwen vin enpasyan ak pil literati Ayisyen ki konn li ak ekri ap plede fè sou sitiyasyon peyi a, lè mwen pa remake okenn pwopozisyon, okenn lide nèf ki fokis sou solisyone yon latriye pwoblèm ki deja evidan pou tout moun.

Tankou mwen t ap di anvan siklòn sa yo te koumanse fè tout dega y ap fè la a, vwayaj mwen fenk sot fè anndan fon kè peyi a, konfime pou mwen ki jan literati pale anpil k âp fèt nan Pòtoprens, ak responsab medya, politisyen elatriye, pa konekte ditou ak ijans ki nan fon kè peyi a, kote zòn tankou savann dezole, ansafolè, senlwidinò, mòl sen Nikola - ki chaje ak potansyèl...ap gaspiye paske pa gen wout. Jodi a, lespri m anbreye sou ki jan mwen ka pote kontribisyon pa mwen nan yon gwo mobilizasyon Ayisyen toupatou pou nou bati yon rezo otowout tout bon vre pou 27 750 kilomèt kare peyi a.

Mwen fatige tande senatè ak depite k ap radote pandan telefòn selilè ap fè mizik beetoven nan yon dekò sinatirèl....Mwen bouke gade espektak bèl mèvèy k ap gaspiye nan yon peyi ki pa oblije ap dangoye anba mizèrere. Nou kapab, men se jwenn mwayen fè n reyalize sa a ki pi gwo defi a...

solisyon pou Gonayiv la, se solisyon pou Answouj la, se solisyon pou Pòtapiman an, se solisyon yo koumanse jwenn nan Kanperen an...

WOUT, IRIGASYON, MANJE, AKTIVITE EKONOMIK TOUPATOU = distribisyon larichès.... lavi miyò.

jaf

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