LA PRÉSIDENCE À VIE HÉRÉDITAIRE par Lyonel Daumec

Post Reply
Frantz
Posts: 103
Joined: Fri Dec 29, 2006 5:06 pm

LA PRÉSIDENCE À VIE HÉRÉDITAIRE par Lyonel Daumec

Post by Frantz » Tue Dec 04, 2007 7:07 am

LA PRÉSIDENCE À VIE HÉRÉDITAIRE. par Lyonel Daumec
Date: Wed, 28 Nov 2007 15:43:04 +0000
[received in my inbox]

LA PRÉSIDENCE À VIE HÉRÉDITAIRE.

L'avènement de François Duvalier à la présidence pour un mandat non renouvelable de six ans, le 22 septembre 1957, s'est traduit par le recours systématique à la violence et la corruption pour éliminer tout ce qui pouvait constituer un obstacle à son pouvoir et s'octroyer un second mandat. Ses atrocités, qui ont semé la consternation au pays, ont provoqué une situation de guerre avec la république dominicaine et exaspéré l'administration américaine qui a réclamé son départ pour la fin de son mandat constitutionnel, le 15 mai 1963.

À l'approche de cette date, des navires de guerre américains, anglais et dominicains sont en position de combat dans les eaux territoriales haitiennes et des militaires dominicains sont massés à la frontière. Le Vatican, le Venezuela, l'Équateur et le Costa-Rica ont rompu leurs relations diplomatiques avec Haiti pour signifier leur réprobation du régime. Cette épreuve de force se terminera à l'avantage de Duvalier qui poursuivra son entreprise de vassalisation des institutions du pays et installera la présidence à vie héréditaire.

L'état de guerre avec la république dominicaine découle d'une tentative infructueuse d'enlèvement de deux des enfants de Duvalier, œuvre de Clément Barbot, membre fondateur et ancien responsable de la milice, le 26 avril 1963. En 1959, Duvalier souffre d'un infarctus et sa maladie provoque un désarroi au sein du gouvernement. Fidèle serviteur, Barbot s'est emparé des rênes du pouvoir et en a assuré la continuité suscitant la méfiance d'un Duvalier rétabli d'autant qu'il entretenait des liens étroits avec les responsables de la mission militaire américaine et ne partageait pas, même avec son patron, les dividendes financiers de certaines activités, notamment le lucratif marché de la vente de coupeurs de canne haitiens à la république dominicaine ou la cession du Casino, le monopole d'État du jeu, à des partenaires américains. Le 14 juillet 1961, Clément Barbot est emprisonné à Fort-Dimanche.Il y restera dix-huit mois. Libéré, il voue une haine implacable à son ancien patron et, en compagnie de quelques fidèles, organise des actions de guérilla. Trahi par un complice, il sera exécuté lors d'un accrochage avec les forces gouvernementales, en juillet 1963.

À l'annonce de l'attentat contre ses enfants, Duvalier, pour qui seul un tireur d'élite peut le réaliser avec autant de précision et de rapidité, en a rendu responsable le lieutenant François Benoit réfugié depuis quelques jours déjà à l'ambassade dominicaine d'où il en serait sorti, dit-il, pour commettre son forfait et ensuite regagner son lieu d'asile. Sa réaction dépassera les limites de l'imagination humaine. Plusieurs officiers sont révoqués et certains, assassinés. La résidence du lieutenant Benoit où se trouvent ses parents, son fils de dix-huit mois et le personnel domestique, est incendiée. Les autres membres de sa famille, ceux de sa femme et tout citoyen ne répondant pas aux critères du parfait duvaliériste et ne s'étant pas abrité, sont pourchassés. Des commerçants sont dépouillés de leurs biens et exécutés. Dans le lot, Hector Riobé assassiné, d'après la clameur publique, par le major Franck Romain qui aurait accaparé sa luxueuse voiture et une importante somme d'argent.

En violation des conventions régissant les relations diplomatiques, les bureaux de l'ambassade dominicaine sont fouillés et la résidence de l'ambassadeur où sont logés les asilés, encerclée. Informé de la violation de son territoire, le gouvernement dominicain somme celui d'Haiti de garantir la sécurité de ses diplomates et des asilés haitiens et de procéder au retrait des policiers. Il souligne que, à défaut d'obtenir satisfaction pour sa demande et réparation pour les offenses subies, il se réservait le droit de prendre toutes les mesures appropriées pour faire respecter la dignité et la souveraineté de la nation.

Aux opposants de l'intérieur qui seraient tentés d'exploiter cette conjoncture de crise, le pouvoir lance une sévère mise en garde par la voie du président de la Croix-Rouge haitienne, le docteur Noé Fourcand, qui déclare au cours d'une manifestation de soutien à Duvalier que le sang coulera comme il n'a jamais coulé au pays auparavant et que ceux qui se seront mis au service de l'étranger mourront et leurs cadavres enfouis sous des montagnes de cendres dans une île en flammes où il n'y aura ni aube ni crépuscule mais une gigantesque flamme qui lèche le ciel. Haiti, prévient-il, sera un himalaya de cadavres. Sur le plan diplomatique, le gouvernement haitien sollicite la convocation d'urgence du Conseil de l'organisation des États Américains qui réclame des deux gouvernements qu'ils s'abstiennent de toute initiative qui pourrait aggraver la situation. Une Commission d'Enquête est instituée et à laquelle Duvalier s'empresse de donner des garanties relatives aux demandes dominicaines.

Le recul du gouvernement haitien n'entama pas la détermination du président dominicain, Mr Juan Bosch, qui fit valoir que l'incident du 26 avril était le point culminant d'une série de provocations et que la paix ne pourra s'établir entre les deux États se partageant l'île tant que Duvalier est au pouvoir. Aussi, réclama-t-il son départ et accentua la pression en envoyant des navires de guerre dans les eaux haitiennes pour soutenir l'ultimatum américain à Duvalier d'abandonner le pouvoir à la fin de son mandat constitutionnel.

Prenant acte de cette détermination et se méfiant de l'organisme régional qui, à l'instigation des USA, avait décidé, le 14 février 1962, l'exclusion et la mise en quarantaine de Cuba, Duvalier se référera à l'O.N.U. où le Conseil de Sécurité accepta d'être saisi de l'affaire. Se présentant comme une victime de la rancune et d'un complot de certains États pour attenter à sa souveraineté, le gouvernement haitien axa son plaidoyer sur le principe de non-intervention dans les affaires intérieures des autres États. Concernant l'incident de l'ambassade, il mentionne que la réaction dominicaine serait disproportionnée par rapport à l'offense alléguée et que d'autres mécanismes pouvaient être utilisés pour trouver une solution rapide et efficace. La France et l'Union
Soviétique obtiendront que la république dominicaine coopère pour une solution pacifique à la crise et les Etats-Unis annonceront le retrait de leurs navires des côtes haitiennes. Dans ses mémoires, Duvalier laisse entendre qu'il s'était tourné vers le général de Gaule pour l'aider à sortir de cette impasse. Le 22 novembre 1963, à Dallas, le président Kennedy est assassiné et son successeur, M. Lyndon B. Johnson,rétablira des relations diplomatiques harmonieuses avec Duvalier en misant sur son engagement dans le combat contre le communisme.

Libéré des contraintes extérieures, Duvalier innovera pour se surpasser en termes de violation des droits de la personne. Dans un discours public, le 10 mai 1964, il déclare : s'il y en a qui s'imaginent pouvoir se tortiller le cul à droite et à gauche, j'en ferai de la farine et le passerai au tamis. Si un homme s'imagine, qui puisse-t-il être, qu'il va me prendre le pouvoir… En outre, je détiens ce pouvoir à jamais (in B, Dietrich. Papa Doc et les tontons macoutes). Cet avertissement est lancé après l'exécution de Lucien Daumec, de son fils de dix-sept ans, et de son frère, Dato. Ancien ministre de la santé en rupture avec le pouvoir, il s'était positionné comme candidat dans l'attente de la fin du mandat constitutionnel. Selon des intimes du pouvoir à l'époque, Duvalier se serait offert un cadeau d'anniversaire en procédant personnellement à leur exécution, le 14 avril 1964.

Pour ceux qui espéraient une vacance du pouvoir à la fin du second mandat, Duvalier organise un référendum pour se consacrer président à vie, le 22 juin 1964. Parlant de lui à la troisième personne à cette occasion, il précise : chacun tortille du cul à sa guise. Eh bien, que chaque pays évolue selon son originalité propre, ses coutumes et ses traditions. Le docteur Duvalier a l'intention de gouverner en maître, en autocrate absolu. Cela veut dire qu'il ne veut voir personne sur son chemin (in Papa Doc et les tontons macoutes).Aussi, ordonnera-t-il d'autres massacres collectifs en réaction aux invasions armées de l'opposition extérieure pour tenter de le déloger du pouvoir. Qu'on mentionne ,entre autres, Belle-Anse, Jérémie et Cazale.

Le 29 juin 1964, venant de la République dominicaine, une trentaine de jeunes, conduits par Fred Baptiste, débarquent à Belle-Anse, dans le sud-ouest. Sitôt leur arrivée connue, Duvalier se rend à Fort-Dimanche et ordonne l'exécution d'une vingtaine de prisonniers. Dans son livre, Le prix du sang, Bernard Dietrich révèle que, selon des témoins, soixante-sept personnes furent enterrées, certaines vivantes, au milieu de la principale place de la ville et, parmi elles, plus d'une trentaine de membres de la famille d'Adrien Fandal, un compagnon de Fred Baptiste. La répression ne fera pas de quartier dans le département.

En août 1964, à Jeremie, dans le sud, de nombreuses familles y compris les vieillards et les enfants, sont sadiquement torturés et assassinés en réaction au débarquement d'un groupe de treize jeunes venant des Etats-Unis et dont les parents résidaient dans la zone. Deux des combattants, Marcel Numa et Louis Drouin, capturés vivants, sont amenés à la capitale où ils seront exécutés le 12 novembre 1964 en présence d'écoliers et d'employés de la fonction publique obligés d'y assister.

En mars 1969, des cadres du Parti Unifié des Communistes Haitiens, le P.U.C.H., revenus d'une formation militaire à Cuba et en Europe de l'Est, ont entamé à Cazale, au nord de la capitale, ce qu'ils ont appelé la lutte armée révolutionnaire. Cette action s'inscrivait dans le cadre de la volonté exprimée par les partis communistes des pays de l'Amérique latine et de la Caraibe réunis à Cuba, en 1964, et confirmée par la Tricontinentale, la conférence des partis communistes du Tiers-Monde, en 1966, de recourir à la lutte armée pour soustraire le continent de l'influence américaine. Haiti figurait parmi les pays à libérer prioritairement. La lutte fut brève et la répression féroce. Il n'y eut aucun survivant révolutionnaire et des familles entières de paysans furent exterminées. La répression se poursuivra à la capitale avec l'assassinat de nombreux jeunes, membres du parti, que d'autres camarades ont livrés. Les rescapés se retrouveront en exil en compagnie de certains prêtres accusés de complicité, notamment Antoine Adrien, Paul Déjean, Max Dominique et Wylliam Smart.

Le 21 avril 1971, après avoir survécu à toutes les tentatives pour le déloger du pouvoir, François Duvalier s'est éteint paisiblement au palais national. Son fils, Jean-Claude, 19 ans, lui a succédé. Cette transition est patronnée par les Etats-Unis d'Amérique qui ont envoyé des navires de guerre dans la rade haitienne pour garantir le maintien de l'ordre duvaliérien. La coopération militaire sera renforcée et l'ambassadeur américain, Clinton Knox, jouera un rôle de mentor auprès du jeune Duvalier. En contrepartie, ils ont obtenu une décrispation de l'environnement politique qui amena le pouvoir à se donner un visage technocratique. La milice fut invitée à se faire plus discrète.

De 1976 à 1980, dans le cadre de la croisade du président américain, Mr Jimmy Carter, en faveur de la promotion de la démocratie et du respect des droits de la personne, le régime sera contraint de se libéraliser et on assistera à l'éclosion de partis et d'organisations politiques, de syndicats et autres mouvements sociaux qui lutteront sans relâche pour élargir l'espace démocratique. Ce combat se heurtera à la nature dictatoriale du régime qui y mettra fin en procédant à une sauvage répression après l'échec électoral du président Carter, en novembre 1980. L'incapacité du régime à s'adapter au vent de changement qui soufflait déjà sur la région amènera le nouveau président à appuyer le mouvement de contestation qui enverra le jeune Duvalier en exil, le 7 février 1986. Vingt ans plus tard, et deux occupations militaires autorisées par le Conseil de Sécurité de l'O.N.U., la démocratie est encore introuvable. Les couches sociales favorisées y seraient allergiques.

Lyonel Daumec
Ldaumec@hotmail.com

Post Reply