La myopie politique haïtienne

Post Reply
Frantz
Posts: 103
Joined: Fri Dec 29, 2006 5:06 pm

La myopie politique haitienne

Post by Frantz » Fri Dec 07, 2007 8:46 pm

La myopie politique haitienne
Le Nouvelliste- 6 decembre 2007
by Guy Michel Vincent
Vincentgm122 @yahoo.com

Dans le numéro du 26 novembre 2007, l'Actualité en question du Nouvelliste s'interroge sur le changement en Haiti : « ...On a l'impression que les choses changent graduellement en Haiti, que notre pays se transforme en un étrange pays.... ... l'on se demande s'il est effectivement trop tard que les Haitiens, issus d'un même pays, de la même patrie, ne peuvent se mettre ensemble pour changer le cours des choses?...... N'avons-nous pas la mission, la noble et difficile mission de changer Haiti? Pour cela, n'est-il pas plus important de faire croisade pour un profond changement de mentalité et une revalorisation des différentes valeurs de notre société, à travers une vision plus collective et moins sectaire? » Ah! Le changement.....


Introduction

En avril 1983, le pape Jean-Paul II atterrit à Port-au-Prince et déclare : «... il faut que quelque chose change en Haiti ». Bien avant lui, en 1939, l'Ecole des Griots proposait de changer la mentalité des haitiens. Depuis 1949, avec la première mission de l'ONU en Haiti, toutes sortes de réformes sont entreprises sans succès : reforme administrative (1969), réforme de l'éducation avec le père Jean-Baptiste Georges, réforme agraire, réforme judiciaire, réforme politique avec le monocaméralisme et la présidence à vie.... Il était aussi question de faire la politique autrement dans ce pays, de changer la manière de faire de la politique. En 1986, le mot en vogue est le changement qui va du déplacement de la propriété à la constitution de 1987 qui na pas été appliquée, ignorée, violée et qui est maintenant déclarée source d'instabilité. Depuis 1987, il faut changer l'Etat, le refonder, bâtir l'Etat nation. Il faut « changer la vie » des milliers d'haitiens en situation difficile. En 2007, le changement, appelé aussi « sursaut qualitatif » est à l'ordre du jour avec le changement de la constitution. Les réformes se poursuivent, comme on dit pour les enquêtes....


A propos du changement de la Constitution...

Opinant sur la constitution américaine, Benjamin Franklin confesse qu'il n'approuve pas entièrement cette constitution. Il ajoute : « Je doute également si quelque autre assemblée que nous pourrions avoir, serait capable de faire une meilleure constitution; car lorsque vous réunissez un certain nombre d'hommes, pour profiter de leur sagesse commune, vous réunissez invariablement avec ces hommes tous leurs préjugés, leurs passions, leurs erreurs d'opinion, leurs intérêts locaux et leurs vues personnelles. D'une telle assemblée, peut-on attendre un résultat parfait? »

Mais même imparfaite, la constitution doit être respectée selon George Washington qui écrit que « la base de notre système politique est le droit pour le peuple de faire et de changer la constitution du gouvernement. Mais la constitution, qui existe jusqu'à ce qu'elle soit changée par un acte explicite et authentique de tout le peuple, est religieusement respectée par-dessus tout... »

Deux poids, deux mesures? Double standard ou vitesse? Il faut choisir. Ou bien la constitution est appliquée. Et alors, par exemple, l'armée est rétablie et la double nationalité est interdite, les collectivités territoriales sont rendues fonctionnelles. Ou bien elle n'est pas appliquée et tout devient possible. Il n'y a plus de base pour pourchasser les détenteurs de la double nationalité. Le marronnage sur la question d'application de la constitution - et non sur la constitution elle-même - est source d'instabilité.


Le changement : définition et implication

Surtout dans la classe politique, le changement n'a pas le même contenu pour tout le monde. Une véritable perversion de sens : une cacophonie. Tantôt, c'est une affaire personnelle : ôte-toi que je m'y mette. Il y a véritablement changement, si je deviens ministre, président, sénateur ou député...cautionnant le statu quo, l'immobilisme. Tantôt il s'agit de révolution, tempérée un peu par l'abattement du mur de Berlin. Alors, on se rabat sur la « réforme » : il faut tout réformer. Ainsi, il y a trois sortes de changement. Le changement qui n'en est pas un, cosmétique vécu en Haiti : plus cela change, plus c'est pareil. Un deuxième changement chaotique qui débouche sur un chambardement même des acquis significatifs et sur l'échec, le fiasco, le désastre. Un troisième changement, souhaitable celui-là, qui se fait avec méthode et avec beaucoup de clairvoyance, de lucidité et de discernement. Un changement préparé, planifié, programmé.


La situation à changer

Elle est simple à décrire avec l'aide des nombreux rapports, études, documents divers, monographies consacrés à la situation d'Haiti, en prenant bien soin de ne pas mélanger les causes et les conséquences. En gros, un autoritarisme bi-séculaire a produit l'appauvrissement progressif et la misère de la majorité de la population. Ce qui a provoqué l'émergence de la grande et de la petite corruption qui a entraîné l'incapacité de l'Etat haitien à faire face à ses obligations. Sa défaillance dans la satisfaction des besoins fondamentaux de sa population a conduit à l'assistance tous azimuts dont elle fait l'objet à l'heure actuelle.


La vision du changement

Ce ne sont pas les visions qui ont fait défaut à la société haitienne. Depuis une cinquantaine d'années, La Révolution au Pouvoir et la Continuité révolutionnaire, le Programme national de lutte contre la pauvreté, La chance qui passe, le Cadre de Coopération Intérimaire, les projets de société, les manifestes politiques et les programmes de gouvernement de plus d'une quarantaine de partis politiques et de regroupements politiques et finalement le Document stratégique national de réduction de la Pauvreté ont toujours proposé une vision à long terme du pays.

Chacun a le droit d'avoir sa vision de son pays qu'il peut agiter dans son cadre d'évolution : sa famille, son groupe (ou ses groupes) d'appartenance, au sein de son parti politique de façon à créer une vision commune. Je suis profondément convaincu que la majorité des haitiens ont la vision d'un pays normal - même si elle n'est pas encore partagée - qui refuse les extrêmes (tyrannie, despotisme, dictature de gauche ou de droite d'un coté et l'anarchie de l'autre) et qui opte pour la démocratie (quelle que soit l'épithète accolée à ce mot) qui est la tendance lourde du monde contemporain, « la seule formule politique légitime ». Une démocratie adaptée au rythme haitien.

Haiti sera un pays normal
. Qui possède dans des conditions régulières la norme de base qu'est la constitution du gouvernement haitien que les dirigeants, actuels et futurs, respecteront religieusement, selon le mot de George Washington ;
. Dont les dirigeants réfléchissent avant de signer les conventions internationales qu'ils s'engagent à respecter une fois l'engagement pris ;
. Qui respecte scrupuleusement les normes édictées pour choisir les dirigeants dans des élections périodiques devenues un simple rituel durant les deux prochaines décennies. ;
. Qui fait appliquer les NORMES légales édictées pour la bonne administration du gouvernement du pays dans tous les domaines de la vie en société (état-civil, aménagement du territoire, urbanisme, forêt, tribunaux, affaires, foncier, éducation, santé...)
. Qui prescrit des normes régissant le fonctionnement optimal de partis politiques représentatifs et des groupes divers promouvant des intérêts différenciés dans une société haitienne plurielle.

Combien de temps faut-il pour que cette vision - ou une autre - devienne réalité ? Une génération ? Si on s'y mettait...


Le levier de ce changement : un leadership de qualité

Il ne suffit pas d'avoir la vision. Il faut chercher et trouver les gens porteurs de cette vision. Le leadership individuel et le leadership collectif ne s'excluent pas. Le parti politique en est le vivant exemple. Haiti a connu beaucoup de dirigeants qui n'ont pas été des leaders. Le plus souvent, ils sont des « doublures ». Etre dirigeant ne veut pas dire être leader. Le leadership doit être, lui aussi, construit. Tâche difficile. Certes, rendue possible pourvu qu'on soit de bonne foi, pourvu que ceux qui aspirent à être des dirigeants commencent par se changer eux-mêmes, à changer leur état d'esprit et leur comportement. On n'a pas besoin d'un seul leader : des leaders sont nécessaires. Des gens qui sont conscients de l'état de misère du pays, qui ont une vision claire des changements à apporter à la situation du pays dans un temps déterminé - sur une période de 25 ans par exemple - et qui sont capables de communiquer cette vision à la population. Des gens qui ne sont pas des aigris avec la capacité de s'entourer de alter ego, d'une équipe forte, puissante, solidaire, composée de personnes dynamiques, compétentes, enthousiastes, créatives, qualifiées, courageuses, ayant le sens du bien commun, pour produire des résultats rapidement.

Où trouver ces gens ? Il suffit d'utiliser celles qui sont disponibles et de « fabriquer » les autres à travers l'Université et les agents de socialisation politique dont le meilleur est le parti politique responsable, structuré, représentatif et imbu de son rôle éminent dans la société.


Les facteurs de changement

Tout le monde sait ou devine le poids des facteurs externes dans le processus de changement en Haiti dans le cadre de la démocratisation ou de la modernisation impérative du pays. On peut simplement mentionner le rôle de pays comme le Canada, les USA, la France, des organisations internationales comme l'ONU, la Banque Mondiale, le FMI et des organisations régionales comme l'OEA et la CARICOM. Ce que l'on sait moins, c'est le rôle des facteurs internes qui méritent quelques considérations.

Ces jours-ci, avec raison, s'effectue un exercice de mémoire avec le rappel des événements de novembre 1980 et 1987 remettant en question la répression gouvernementale. Le 7 février 1986 s'était produit sous la forte pression de facteurs et d'acteurs externes qui ont trouvé la contrepartie dans la fissure du bloc au pouvoir à l'intérieur, quoiqu'on dise. Dans les deux camps, c'était la pagaille. Dans le camp « démocratique », il n'y avait aucune alternative politique organisée aux « Duvaliéristes » ou « macoutes » qui étaient encore plus divisés entre eux. Toutefois, ceux-ci étaient maitres du terrain et ils étaient armés. Le rapport de force était en leur faveur. Les provoquer par le lynchage dans l'allégresse générale, les incendies de résidences privées, l'interdiction de leur parti politique, leur exclusion de la vie politique, le rejet en bloc des candidatures « duvaliéristes » à la présidence, l'absence d'espoir et les anticipations négatives....tout cela ne pouvait qu'entrainer l'affrontement, évitable pourtant. Paix aux âmes de toutes les victimes ! Après 20 ans, l'unanimité est faite sur l'échec, le peu de changement en dépit des mobilisations populaires et des velléités des élites. Sauf que les deux dernières administrations ont bien appris la leçon du 29 novembre 1987.


Conclusion

Haiti a beaucoup souffert de l'autoritarisme de ses dirigeants. Il y a eu un processus laborieux, depuis 1986, d'ouverture politique. Il faut craindre de revenir à la situation de fermeture politique. Il faut en sortir. Il faut éliminer cette plaie qui est la principale préoccupation, l'appréhension des citoyens. Il ne faut pas confondre l'autoritarisme avec la fermeté indispensable à tout dirigeant sérieux. La grande peur des citoyens est le retour ou la continuation de l'autoritarisme qui est toujours basé sur le patronage et le clientélisme. Il se nourrit de l'inaction ou du pourrissement d'une situation. Les avis sont partagés : dictature éclairée, anarchie moderne ou démocratie ? Il faut construire la démocratie en Haiti qui implique le respect du bien commun, la volonté générale, l'exercice de tous les droits (politiques, économiques et sociaux), la sélection des gouvernants de manière ouverte, la participation politique de tous les citoyens, la compétition politique. Les haitiens sont fatigués. Ce n'est pas seulement à Washington qu'on ressent la fatigue haitienne. Les haitiens veulent de nouvelles relations entre eux et leurs dirigeants. Plus de paternalisme ! Ils attendent une qualité de vie, la présence de dirigeants responsables aux affaires de l'Etat, le rétablissement du prestige d'Haiti. Les haitiens soupirent après un changement véritable.


Port-au-Prince, le 3 décembre 2007
Guy Michel Vincent
Vincentgm122 @yahoo.com

Serge
Posts: 321
Joined: Mon Jan 01, 2007 10:39 am

Post by Serge » Sat Dec 08, 2007 8:51 am

Frantz,

Mèsi pou rale sa. Li merite pou nèg chita sou li pou reflechi, sitou sa kap pare pou kandida pita.

Serge

Post Reply