Combien d'argent pour «sauver» Haïti ?

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Frantz
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Combien d'argent pour «sauver» Haiti ?

Post by Frantz » Thu Oct 18, 2007 7:09 am

Combien d'argent pour «sauver» Haiti?

http://www.lenouvelliste.com/blog.php?r=2

La persistance avec laquelle la majorité de la classe politique attend, de l'argent étranger, le « sauvetage » d'Haiti, est préoccupante au plus haut point. D'abord, une telle attitude d'esprit traduit une méconnaissance coupable de ce qu'il y a de plus essentiel dans le développement d'un pays et qui est la nécessité de la prise en charge par les nationaux eux-mêmes du processus de décision. Ensuite, parce qu'elle est vouée à l'échec, car l'attente béate et résignée de l'argent des autres est irréaliste et naive. D'ailleurs, cette stratégie est contredite par l'expérience et n'a pas de base sérieuse. Il fut un temps, elle avait pour base notre engagement, acharné et résolu, contre le communisme. Puis est venue l'ère de la démocratisation, dans laquelle nous faisions une entrée fracassante à travers des élections réputées libres, honnêtes et transparentes.

Aujourd'hui, la mode est à la lutte contre la drogue. Tout se passe comme si, le plus souvent, nos choix de politiques ne sont pas le fait de nos convictions mais de concessions et de sacrifices qui mériteraient récompenses sous forme de pluies d'argent à déverser sur nos têtes. Toutefois, au-delà de la notion de mérite, il en existe également une autre, sous-jacente dans l'imaginaire collectif, et c'est une certaine idée de justice : nous Haitiens, sommes les enfants du Bon Dieu. Et le Bon Dieu, s'il est vraiment bon, sûrement « fera quelque chose pour nous ».

Pour un portrait du « sauvetage »

Quoiqu'il en soit du rationale et de son bien fondé, le contenu même du « sauvetage » n'a jamais été défini avec précision. En réalité, de quoi s'agit-il? À quoi, à quel signe saurions-nous que nous sommes « sauvés » ? Quand chaque Haitien aura, comme aux Bahamas, atteint un revenu de plus de $10.000 par an, au lieu de 0.75cts par jour? Quand les 600.000 enfants auront intégré l'école et quand notre société sera devenue une vraie famille et ne comptera plus dans son sein plus de 250.000 restaveks, quand le pays aura été entièrement reboisé à 100%, l'eau potable disponible pour tous et non plus seulement pour la moitié, que tous les Haitiens auront eu accès à l'électricité et pas seulement 10%. Et puis il y a les routes. Ah oui, les routes. À ne pas oublier... Quand donc aurons-nous 4.500Km de routes passables en toutes saisons et non plus seulement 5%?

Bien évidemment, un tel « sauvetage » serait un bond extraordinaire qui tiendrait du miracle. On aurait, en profondeur, changé de statut, et les coûts d'un tel changement de statut en profondeur seraient très élevés. À titre indicatif, pour construire 1428 écoles, payer les professeurs et envoyer 600.000 enfants à l'école d'ici 2011, il faudrait $775 millions (*1). Pour rendre fonctionnel l'ensemble des services de santé il fallait, en Avril 1998, compter $60 millions de dollars par an (*2) alors que le budget du Ministère de la santé est de 11 millions de dollars. Pour construire 1 Km de bonne route, il faut compter, selon certains experts, entre $400.000 et $800.000. Si on retient, disons un chiffre de $500.000 le Km, cela nous amène, pour 4.200 Kms, à environ 2 milliards de dollars, soit donc l'équivalent de 36% du Produit Intérieur Brut (*3) en 2006. Il s'agit donc là de sommes considérables qu'il serait tout à fait illusoire d'espérer voir couvrir en totalité par l'aide étrangère. Pour, au moins, deux raisons :

1) L'aide étrangère est limitée dans ses moyens:
  • Le Fonds Monétaire International a bouclé son budget 2006 - 2007 avec un déficit de $105 millions. D'où a pu venir ce déficit ? En 2006, le Brésil a remboursé $15.5 milliards de dettes, l'Argentine $9.6 milliards et l'Indonésie $3.7 milliards, soit donc au total $28.2 milliards. Ces remboursements ont eu pour effet de diminuer de moitié, en une année, l'encours des prêts, ce qui a réduit les intérêts versés au Fonds et, par conséquent, ses recettes. Dès lors, le Fonds a mis au point un plan destiné à faire des économies. Mais ce plan réussira-t-il à remettre les choses en ordre (*4)?
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  • Pour ce qui est de la Banque Mondiale, déjà il faut rappeler que ses prêts ne représentent que 1% du total des investissements faits ces dernières années dans les pays sous-développés. Cela signifie que même si la Banque parvenait à doubler le montant actuel de son assistance, son impact sur la réduction de la pauvreté serait faible.
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  • Aujourd'hui, la Banque cherche $39 milliards pour des prêts aux pays très pauvres sur les trois prochaines années. Elle a du mal à les trouver. Les pays riches ont, à part Haiti, d'autres priorités. D'ailleurs, eux aussi ont leurs propres déficits budgétaires.
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  • Pour trouver l'argent nécessaire au financement des pays pauvres, la Banque se heurte non seulement au désintérêt relatif des pays riches mais aussi au fait que, il a deux ans, le Président George W. Bush et le Premier Ministre Tony Blair avaient décidé de réduire de $12 milliards la dette de plusieurs pays sous-développés. Dès lors, les remboursements d'intérêts au titre de prêts antérieurs aux pays pauvres ont baissé et la Banque devra probablement se tourner vers les intérêts payés par le secteur privé et les pays à moyens revenus pour financer des opérations dans les pays moins développés (*5).[/*:m]
2) La deuxième raison pour laquelle toutes spéculations sur des perspectives d'aide massive illimitée seraient tout à fait fantaisistes, tient à la nature même de la plus grande partie des dépenses qui seraient impliquées dans « l'Opération Sauvetage » et à l'insuffisance de nos ressources propres: car une fois tous les enfants à l'école, tous les arbres replantés, toutes les routes reconstruites, l'accès aux soins de santé garanti pour tous, combien d'argent -et pendant combien de temps- faudrait-il mobiliser pour les maintenir en état, empêcher qu'ils ne se dégradent et que l'investissement de départ n'ait été en pure perte? Bien évidemment, les sommes du « sauvetage » ne pourraient nous être transférées qu'à titre gratuit, notre capacité à payer des intérêts étant limitée.

Où en sommes-nous aujourd'hui?

Aujourd'hui, l'aide étrangère de source traditionnelle (hors Venezuela) est extrêmement importante. Même si on ne compte pas les rééchelonnements de dette, les annulations de dettes programmées pour les trois prochaines années, les dons du Canada pour couvrir le service de la dette à la BID et à la Banque Mondiale, et aussi les transferts en faveur de la Minustah, l'aide étrangère finance à la fois notre déficit d'opérations courantes, à hauteur de 30% et nos dépenses d'investissements à hauteur de 80% (*6). Ceci dit, nous pensons que le financement des dépenses en capital par l'aide étrangère est plutôt faible. En effet. À l'augmentation de la formation de capital, l'aide étrangère ne contribue que pour 4.6% du PIB en moyenne entre 2006 - 2009. Ajoutées à la contribution d'Haiti, les dépenses en capital sur la période ne dépassent pas une moyenne de 7.3% du PIB, un taux d'investissements qui ne suffira même pas à remplacer le capital existant. Nous estimons, pour notre part, sur la base d'études menées sur des économies comparables à la nôtre (*7) que le minimum d'investissement nécessaire, ne serait-ce qu'au remplacement du capital existant, est de 14% du PIB.

Toutefois, nous sommes également conscient que, dans l'état actuel des choses, toute augmentation en volume du montant de l'aide étrangère n'aurait que valeur théorique, compte tenu de notre incapacité chronique, depuis toujours, à absorber valablement et efficacement l'aide qui nous est attribuée. Deux exemples : sur un total de $625 millions qui nous ont été attribués par la BID en 2003, il restait, en Août 2007, $458 millions (73%) non utilisés. Idem pour la Banque Mondiale: sur $199 millions qu'elle nous a attribués depuis 2005, le total déboursé, à Mars 2007, n'était que de $80 millions, soit moins de la moitié (*8). À la limite, avec un brin de cynisme, la communauté internationale, si elle voulait mettre à profit les infirmités structurelles de notre appareil administratif, pourrait sans risque pour sa crédibilité, se tailler impunément de beaux succès de propagande avec des effets d'annonces tonitruantes de plusieurs dizaines de milliards.

En guise de conclusion

De l'ensemble de ce qui précède, il suit, en guise de conclusion, cinq observations :

1) La quête de l'aide étrangère est à ce point obsédante chez la plupart de nos dirigeants que la disponibilité de l'aide est perçue comme un gage de légitimité politique. Un gouvernement qui reçoit de l'aide est considéré comme « en forme ».Celui qui n'en reçoit pas est considéré au mieux comme « entravé », au pire comme « fini ». Il n'en demeure pas moins que l'aide, à elle seule, ne résoudra pas le problème de notre pauvreté.

2) Un pays qui veut vraiment se développer doit prendre en mains son développement. Il doit commencer par faire des réformes et reconstruire ses institutions, non pas parce qu'il y aurait été incité par des promesses d'aide venues de l'extérieur, mais pour ses raisons propres. Un tel pays doit donc définir ses priorités, non pas en accordéon, mais de manière claire et consistante. La Chine, l'Inde, l'Ouganda, le Mozambique, le Vietnam sont des exemples de pays où l'aide est venue soutenir et solidifier la volonté nationale de réforme et où elle s'est traduite par des résultats spectaculaires. Dans ces pays, $1.00 d'aide a généré $2.00 d'investissements privés locaux et 0.60 centimes d'investissements privés étrangers directs (*9).

3) Si on admet que, sur la longue période, le développement de l'économie est l'affaire des forces du marché, il est clair que les marchés ne sont pas efficaces sans bonne gouvernance, sans sécurité assurée pour les transactions, les biens et les personnes, c'est-à-dire sans un Etat qui fonctionne normalement.

4) L'aide va de plus en plus aux pays qui ont la capacité de bien l'utiliser. Ceci implique que les pays qui n'ont pas la capacité de bien utiliser l'aide en reçoivent une part moindre.

5) Notre effort interne de mobilisation de ressources est de 10% de notre revenu. En Bolivie, le deuxième pays le plus pauvre de la région après Haiti, l'effort interne de mobilisation de ressources est de 25% du revenu national.

Marc L Bazin
15 Octobre 2007
__________

1 Haiti - Options & Opportunities for Inclusive Growth - June 1, 2006 - Country Economic - Memorandum. World Bank

2 Haiti - The Challenges of Poverty Reduction 17242 - HA.World Bank

3 PIB ( Produit Intérieur Brut) : ensemble de toutes les valeurs ajoutées par les différentes branches de l'économie pendant une année donnée

4 Le Monde - Vendredi 24 septembre 2007

5 International Herald Tribune - Tuesday, September 24, 2007

6 IMF Country Report No 07/293 - August 2007

7 Corbo, Fisher, Webb 1992 - Adjustment lending revisited

8 Annex II - Relations with the World Bank Group, as of May 31, 2007 et Annex III - Relations with the Inter American Development Bank as of May 31, 2007 in IMF Country Report August 2007

9 Burnside, Craig & David Dollar 1997 « Aid, Policies & Growth" Policy Research Working Paper No 1117 - Policy Research Group, Washington D.C.

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