Vély Leroy

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Yanique
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Vély Leroy

Post by Yanique » Thu Sep 20, 2007 3:44 pm

Par Jean L. Prophète



Par un matin ensoleillé de septembre, une foule immense mais distinguée et recueillie, attendait sur le parvis de l'Eglise Notre Dame des Neiges à Montréal la levée, l'arrivée du corps pour l'accompagner et suivre dans un cortège d'affection et de compassion, les pas de la veuve, des filles, frères, sœur, parents et alliés jusqu'à la nef transversale où les premières prières du prêtre officiant imploraient le Très-Haut d'ajouter un couvert de plus à la sainte table des élus. Retentissant solennel et harmonieux, les cloches de l'église s'étaient envolées dans un carillon pétillant, égrené, éparpillé en feux d'artifice sous un ciel serein et qui résonnait moins comme le triste adieu d'un glas que comme un hymne à la vie, l'accueil bienvenu dans un monde de concorde et de paix absolues.

Tout cela répondait déjà à la personnalité de Vély.

La veille, accourus à la maison funéraire s'incliner devant la dépouille du défunt, saluer et assurer ses proches de leur solidarité compatissante, la famille et les vieux amis capois étaient particulièrement réconfortés par la présence de deux frères de l'Instruction chrétienne : frère George et frère Jérôme pédagogues et directeurs de conscience, guides généreux et dévoués des premiers pas de notre regretté dans l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. La dernière prière au salon funéraire fut dirigée dans un geste pieux et attendrissant par le frère Jérome. C'était presqu'une fête, une célébration des retrouvailles. Celle à laquelle présidaient l'esprit et les bons souvenirs conservés dans ce corps inerte étendu au fond de son ultime sommeil, sur qui veillaient son épouse éplorée, ses filles et ses frères, sur qui se déversaient en retour les sentiments les plus nobles, inspirés à tous ceux qui l'avaient connu de près ou de loin, à un titre ou à un autre et qui n'avaient cessé de l'affectionner, de l'admirer et de l'aimer.

Cela aussi aussi était dû à la personnalité de Vély.

Et, ce matin-là, les cloches s'étaient tues. L'église s'était peu à peu remplie de toutes les sympathies, de toutes les professions, de tous les talents, parents et amis. L'atmosphère intérieure était baignée de spiritualité, ingénue, discrète et sans ostentation. Y concourait, outre la qualité si simplement et si profondément humaine de l'homélie prononcée par le prêtre, l'éloquente et combien émouvante oraison de Jean Leroy, jeune frère du défunt. Et cette oraison du cœur fut débitée avec une émotion dosée dans un calme austère et une limpidité cristalline qui retrace l'itinéraire de son frère ici bas en rendant à sa mémoire les hommages de gratitude et de reconnaissance que lui mérite sa grande générosité.

De plus, La musique ambiante ajoutait un relief artistique plein de finesse à cette messe transformée et perçue comme un magnifique spectacle mystique dont les extraits de la « missa secunda » de Palestrina et ceux, entre autres, de JS Bach tirés de la fugue en do mineur avaient provoqué une jouissance esthétique intense, un instant de bonheur furtif au milieu pourtant d'une triste circonstance. L'exécution et l'interprétation magistrales de ces pièces par un superbe quartet réuni sous l'autorité du célèbre organiste Mr Justin Desmarest et sous la direction vocale de Mme Chantal Denis assumaient toute la responsabilité de cet inoubliable mélange de sentiments.

Ne serait-ce pas là encore, dans l'appréciation des choses bien faites, un des chemins de mémoire de Vély ?

Après l'inhumation, les coudoiements des retrouvailles n'en finissaient pas ni les réminiscences en tête-à-tête où dominait le profil du disparu. D'un groupe à l'autre, d'une conversation à une autre, on ne cesse de citer l'éloge public péremptoire rendu à son endroit par l'ex premier ministre du Québec M. Jacques Parizeau dans la préface consacrée au livre qui porte le titre combien révélateur : « Ces Québecois venus d'Haiti »

« J 'ai suivi - écrit-il – la carrière de Vély Leroy. Je l'ai vu devenir un des meilleurs spécialistes des questions monétaires. C'est à lui que j'ai fait appel, alors que j'étais ministre des Finances pour analyser les options qui se présenteraient à nous dans un Québec souverain pour ce qui a trait aux politiques monétaires. »

La réception traditionnelle offerte par la famille n'était pas moins animée de témoignages supplémentaires. C'était d'abord la brève allocution de l'un des deux gendres du défunt, rappelant quelques anecdotes familiales avant de présenter cette ancienne étudiante de l'Université de Montréal, aujourd'hui Dr en Sciences économiques, venue de la Suisse payer un tribut à son ancien professeur. Contagieux étaient les sentiments exprimés, émouvants les souvenirs et les regrets évoqués, élégants le style et l'accent. Non moins touchante fut l'intervention du médecin, vieil ami, confessant dans un sanglot à peine étouffé son angoisse, ses déchirements face au sentiment de son inutilité et devant l'impuissance de la science médicale à sauver ou à prolonger la vie d'un camarade avec qui il partageait tant d'affinités depuis la date de naissance jusqu'à l'âge adulte, depuis le Cap Haitien jusqu'à Montréal.

Avec un dernier témoignage de l'amitié reconaissante, c'est la fin d'un chapitre. On arrive au terme du spectacle qui a suscité cette émotion esthétique dont la nature est d'une ambiguité telle qu'on ne sait si elle doit être triste ou joyeuse, s'il faut s'en réjouir ou se blâmer. Je n'ai opté ni pour l'un ni pour l'autre. Je me suis néanmoins accordé le privilège de raconter les funérailles de Vély Leroy comme on raconte une fête en hommage à sa mémoire et pour revisiter tous les chemins d'honneur et de fierté auxquels nous convie et nous exhorte l'exemple d'une vie irréprochable.

Je me contente donc de convoyer, avec mes condoléances émues, mes compliments et mes remerciements à sa veuve, à ses filles, frères, sœur, parents, alliés et amis pour lui avoir donné une sépulture à la mesure de sa personnalité, digne de ses goûts et de ses idéaux.?

Vély Leroy, à la fois pluriel et singulier, porte un nom dont chaque lettre revendique le prestige d'une majuscule. Non pas celui inscrit dans les archives de l'état civil, héritage biologique ou lignée de souche dont il n'est pas tout-à-fait responsable et qu'il a d'ailleurs porté très honorablement. Mais celui forgé inlassablement par son labeur, son talent, son intégrité, ses convictions. Celui du professionnel de haut niveau, du brillant économiste, du professeur d'université respecté, du fonctionnaire intègre, du musicien de talent, de l'excellent pianiste, de l'intellectuel, du spécialiste, de l'expert, de l'artiste mais par dessus tout, celui l'homme de bien, du « vir bonus » que le destin implacable a ravi à la fierté, tant de son pays d'origine que de son pays d'adoption.

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