Haiti : Échec de l’État moderne

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Tidodo
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Haiti : Échec de l'État moderne

Post by Tidodo » Mon Mar 05, 2007 7:19 am

http://www.alterpresse.org/spip.php?article5729

[quote]dimanche 4 mars 2007

Préface du livre de Sauveur Pierrre-Étienne : « L'énigme haitienne. Échec de l'État moderne en Haiti ». [1]

Par Laennec Hurbon, Sociologue, Directeur de recherche au CNRS

Soumis par l'éditeur à AlterPresse le 2 mars 2007

Depuis 1986, date de la chute de la dictature des Duvalier, chercheurs et observateurs de l'évolution politique d'Haiti ne cessent de s'interroger sur les sources de l'échec haitien. Deux interventions étrangères en dix ans, trois en moins d'un siècle quand on pense à l'occupation américaine de 1915 à 1934. Quant à la dernière intervention de 2004, elle prétend devoir durer une décennie tant le pays aurait du mal à se relever par lui-même. Il y a donc bien une énigme haitienne, pendant que les études approfondies sont rares, et que la curiosité est faible, surtout du côté de ceux qui sont chargés de porter des remèdes, ou en tout cas, qui se sont placés au chevet du malade. On se contente de cris et de regrets, et en règle générale d'une approche superficielle des problèmes-clés du pays. Dans cet ouvrage, Sauveur Pierre Étienne tente avec hardiesse d'aborder de front le problème de l'État comme l'une des fenêtres principales par lesquelles l'on pourrait approcher l'énigme haitienne.

De l'État en effet, on a beaucoup parlé de tous les côtés, dans les milieux des institutions internationales comme des élites politiques. Mais l'on cherche encore en vain une étude approfondie de la réalité de l'État sous le concept-écran et passe-partout de bonne gouvernance. Sauveur Pierre Étienne n'a pas cherché cependant à faire des concessions à l'actualité qui réclame des solutions urgentes, et sans tomber dans des perspectives abstraites, il a fait appel à la fois à l'histoire, à la science politique et à la sociologie pour entreprendre son étude de l'État sur la longue durée : quatre siècles, de 1697 à 2004, afin de scruter en profondeur la nature de l'État haitien qui reste opaque à tant d'observateurs extérieurs comme aux décideurs nationaux et internationaux.

L'ouvrage développe l'hypothèse audacieuse et originale de la nonémergence de l'État moderne en Haiti comme source du sous- développement et des dictatures récurrentes que le pays a connues. L'analyse est conduite avec rigueur et se situe dans le cadre d'une sociologie historique avec une méthodologie qui n'est pas pressée de fournir des recettes, mais qui prend le temps de penser ses ressources théoriques et de reprendre avec respect et d'un point de vue critique les apports des autres chercheurs haitiens et étrangers qui se sont penchés sur l'énigme haitienne. En se mettant spécialement sur les traces de Max Weber qui voyait dans la naissance de l'État moderne en Occident le résultat d'un processus historique complexe, Sauveur Pierre Étienne se propose de découvrir la spécificité de l'État haitien. Pour cela, il articule les conflits internes à la société haitienne aux conflits externes (comme les guerres interétatiques des puissances occidentales) à partir d'une approche comparative pour produire une explication des rapports existant entre État et société en Haiti. Sur cette base, il procède à l'examen du rôle des élites politiques dans la construction de l'État, donc des luttes pour le pouvoir sans jamais dissocier ce rôle des rapports transnationaux de pouvoir.

L'ouvrage se déploie en trois grandes parties. La première porte sur la période esclavagiste ; phase importante dans le développement du capitalisme et des puissances occidentales et en même temps matrice des pratiques de pouvoir instaurées dans la société.

La deuxième partie couvre la période de l'indépendance (1804) jusqu'à l'occupation américaine (1915-1934) et est étudiée sous l'angle du concept de sociogenèse de l'État haitien (concept emprunté à Norbert Elias) pour rendre compte de la configuration actuelle de l'État haitien, marqué par les pratiques du régionalisme et du militarisme, ou encore dépourvu de légitimité et qui ignore le principe de citoyenneté. Là encore, l'analyse ne perd pas de vue le cadre des contraintes externes qui pèsent sur les élites politiques et dont le paiement d'une indemnité à la France de 150 millions de francs à partir de 1825 représente un élément déterminant pour un étranglement financier du pays. La troisième partie est consacrée aux conséquences de l'occupation américaine qui parvient à orienter le pays en fonction des intérêts stratégiques des États-Unis tout en produisant un État dominé par l'autocratisme et une gendarmerie à visée essentiellement répressive.

Ce travail est une relecture de toute l'histoire d'Haiti autour de la question centrale de l'État. Sauveur Pierre Étienne reste fidèle de bout en bout à son sujet et à sa ligne théorique, alors qu'il aborde un problème particulièrement complexe et une histoire tumultueuse dans laquelle on voit défiler un nombre étonnant de gouvernements, de constitutions et de révoltes, et où les grandes puissances européennes tout d'abord puis les États-Unis sont clairement impliqués. L'évolution politique récente, de 1986 à nos jours, est analysée rigoureusement en fonction des mêmes hypothèses théoriques appliquées pour le XIXe siècle, comme si depuis les origines, les difficultés d'émergence d'un véritable État moderne en Haiti sont patentes et paraissent inscrites dans le mode de formation de la nation haitienne. Avec rigueur, Sauveur Pierre Étienne s'attache à expliquer les concepts qu'il utilise, et il fait également preuve d'une grande maîtrise des théories en science politique comme en sociologie. L'État moderne suppose selon lui, et à la suite de Max Weber, « une rationalisation de la domination politique, grâce à l'institutionnalisation de la participation des citoyens à la gestion de la chose publique », alors que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen est vite oubliée par les élites au pouvoir, de l'indépendance à nos jours. Sauveur Pierre Étienne conclut que l'État haitien ne peut être appréhendé qu'à travers le concept d'État néo-patrimonial non seulement à cause de l'absence totale de rationalisation objective dans son système administratif, mais aussi parce qu'en aucun cas on ne voit cet État disposer de pratiques monopolistiques dans la fiscalité et dans la contrainte physique légitime. L'arbitraire pur, le pouvoir absolu personnel et l'absence de référence à la tradition sont ses marques principales. Le régime des Duvalier (1957-1986) est cependant analysé à l'aide du concept d'État néo-sultaniste, mais il constitue un « cas limite par rapport aux dictatures traditionnelles et à l'État néo-patrimonial que le pays a toujours connus », les Duvalier ayant exercé un « pouvoir personnel sans bornes » qui aboutit à accroître encore plus les difficultés d'émergence d'un État moderne.

La démonstration nous conduit peu à peu à découvrir aujourd'hui un État en décomposition et en effondrement, avec la crise provoquée par le dernier régime, de 1994 à 2004, connu sous le nom de pouvoir Lavalas de Jean-Bertrand Aristide, un pouvoir qui pendant treize ans a été « un saut dans la barbarie », mais dont ne semblent pas se rendre compte les puissances internationales, ou plus exactement dont elles ont été en toute rigueur complices. C'est cette nouvelle catastrophe qui donne lieu encore une fois à une occupation militaire du pays.

Nous sommes finalement en présence d'une thèse menée avec rigueur, grâce à une documentation abondante et une analyse théorique qui jamais ne faiblit tout en restant collée aux données empiriques. Cet ouvrage sera d'un grand apport à la science politique comme à la sociologie. Tant d'interrogations et d'inquiétudes subsistent aujourd'hui sur l'évolution politique chaotique d'Haiti que la recherche scientifique sur l'État haitien est d'une grande nécessité pour éclairer les élites haitiennes autant que la communauté internationale face au défi que représente la construction d'un véritable État moderne en Haiti, c'est-à-dire d'un État démocratique de droit qui reconnaisse les individus comme des citoyens à part entière. L'ouvrage est loin cependant de consacrer la thèse interventionniste du Chilien Juan Gabriel Valdés, chef politique de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haiti (Minustah), qui, sous prétexte de l'ingouvernabilité du pays, propose pour solution une colonisation nouvelle manière.

Une colonisation qui, à vrai dire, s'avance masquée avec une complaisance insidieuse pour les gangs armés des bidonvilles, quand elle ne se nourrit pas des principes qui ont fait la fortune des dictatures de Duvalier et d'Aristide, à savoir la réactivation du schéma simpliste d'opposition Noirs/Mulâtres, comme si tous les maux du pays étaient produits et maintenus par un groupe de « mulâtres » et de « bourgeois », comme si surtout ladite communauté internationale, elle, pouvait être soudain prise d'un amour sans bornes pour les (pauvres) Noirs d'Haiti.

Sans aucun doute, on aurait souhaité que cet ouvrage s'attache davantage aux pistes de sortie pour Haiti dans le cadre du processus actuel de mondialisation, et qu'il porte une plus grande attention à la complexité de la sortie de l'esclavage et à l'impact de la révolution haitienne dans le monde, ainsi qu'aux luttes menées par plusieurs membres des élites intellectuelles et politiques contre les dictatures et qui ont payé « le prix du sang [2] », comme l'ont montré récemment Jean-Claude Bajeux et Bernard Diderich dans l'examen des causes de la longue durée du régime des Duvalier. Mais c'est peut-être trop demander à ce travail qui est déjà d'une grande ampleur et qui a le mérite d'aborder le problème de la nature du pouvoir en Haiti autrement que d'un point de vue purement national. Il devient ainsi de plus en plus clair que le pays n'accédera pas à un régime démocratique sans une prise en compte radicale de la question centrale des fondements de l'État en Haiti. Ce nouvel ouvrage de Sauveur Pierre Étienne est une invitation pressante à repenser les paradigmes auxquels on était jusqu'ici attaché dans les approches de la réalité politique d'Haiti et de son sous-développement.



[1] Sauveur Pierrre-Étienne, L'énigme haitienne. Échec de l'État moderne en Haiti . Essai, Montréal, Mémoire d'encrier ; Presses de l'Université de Montréal, février 2007, 360 pages.

[2] Le prix du sang. La résistance du peuple haitien à la tyrannie, tome I, François Duvalier (1957-1971), titre de l'ouvrage publié en 2005 par Bernard Diderich, traduit de l'anglais et préfacé par Jean-Claude Bajeux, Éditions du CEDH (Centre œcuménique des droits humains), Port-au-Prince.[/quote]

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