Lettre ouverte de la jeunesse africaine du Canada

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Guysanto
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Lettre ouverte de la jeunesse africaine du Canada

Post by Guysanto » Fri Aug 31, 2007 1:21 pm

Lettre ouverte de la jeunesse africaine du Canada au président de la république française, monsieur Nicolas Sarkozy:

Les Africains n´avaient pas vendu leurs frères aux négriers

Maurice NGUEPE

Monsieur le président de la République Française,

Nous, jeunesse africaine du Canada, venons très respectueusement auprès de votre haute personnalité participer au débat pour l'invention d´un nouvel avenir auquel vous avez convié la jeunesse africaine.

En effet, lors de votre premier discours à la jeunesse africaine, le 26 juillet dernier à Dakar, vous nous avez interpellés sur plusieurs sujets et à maintes reprises. Derrière cette interpellation riche en emphase, nous avons perçu votre ferme volonté de discuter avec nous des problèmes brûlants portant sur les relations entre la France et l´Afrique, des problèmes que vos prédécesseurs n´avaient jamais osé évoquer au risque d´éclabousser la France. Mais, depuis votre campagne électorale jusqu´à votre montée au pouvoir, vous avez fait montre d´un réalisme et d´une ouverture sans précédents, déclarant à chacune de vos sorties publiques que vous changerez l´ordre établi et participerez aux côtés de l´Afrique dès lors qu´elle se déclarera prête à s´inventer un nouveau destin. Nous trouvant donc devant cette France progressiste, qui veut tourner la page des combines et des coups bas, nous avons jugé utile de vous dire, par la présente lettre ouverte, ce que nous avons compris de votre message, et porter à votre attention les points sur lesquels nous souhaiterions un regard différent de la France.

Permettez-nous, Monsieur le président, de mentionner que la jeunesse africaine dans son ensemble, a fait siens, depuis plus de cinquante ans, les outils de pensée de l´ère moderne, et se sent, tout comme par le passé, dans l´Histoire. Les problèmes économiques et matériels, qui sont légions dans l´Afrique d´aujourd´hui, ne sauraient donc être le critère déterminant de la qualification de cette jeunesse comme étant une jeunesse vivant des mythes d´un passé révolu. Votre compatriote européen Léo Frobenius, dont nombre d´intellectuels africains rejetèrent les thèses pour avoir tenté de falsifier la paternité nègre des civilisations pharaoniques, fut, au début du XXème siècle, si ému devant la prospérité de l´âge d´or des civilisations africaines et la percée des peuples noirs dans l´Histoire qu´il finit par dire tout haut ce que l´Europe avait caché depuis des siècles, à savoir que « des rapports des explorateurs du XVème au XVIIème siècle, il ressortait sans le moindre doute que l´Afrique noire, qui s´étend au sud de la ceinture désertique du Sahara, était civilisée jusque dans la moelle des os et prospérait dans la splendide beauté des civilisations harmonieusement développées, une prospérité que les conquistadors européens détruisirent à mesure qu´ils réussissaient à pénétrer à l´intérieur du continent. Car, l´Amérique avait besoin d´esclaves… Le commerce des esclaves ne fut cependant pas une affaire facile à légitimer: il nécessitait une justification. C´est alors que du Noir l´européen fit un être à moitié abruti, une marchandise. C´est ainsi aussi que le terme fétiche fut utilisé pour caractériser la religion africaine. Une marque de fabrique européenne! Moi-même je n´ai jamais vu de fétichisme dans aucune partie de l´Afrique noire. L´idée d´un Nègre barbare est une invention européenne, qui, à contrecoup, a marqué l´Europe jusqu´au début de ce siècle. (...) Nous avons beaucoup appris et savons depuis lors que les belles toges des peuples soudanais existaient bien avant l´Islam, que l´organisation politique des États, l´ordre civique et les métiers de manufacture sont, en Afrique, antérieurs de plusieurs milliers d´années par rapport à notre Europe Centrale. »

Monsieur le président, nous savons que malgré cette vérité historique que Frobenius décida finalement de dévoiler à la face de l´Europe en 1936, la classe politique française traite aujourd´hui encore les Africains de paysans vivant de mythes.

Mais comme nous le constatons, il y a très longtemps que l´Afrique est entrée dans l´Histoire. Et ce sont la France, l´Espagne, le Portugal, la Belgique, l´Angleterre et l´Allemagne qui, avec l´esclavage, la colonisation et le néocolonialisme, freinèrent sa marche. La «philosophie de l´Histoire» de Hegel, à laquelle vous avez semblé recourir, lorsque vous avez déclaré que « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire », se situe donc aux antipodes de la description que Frobenius donnait de l´Afrique. Et au-delà de cette vision de Hegel, peut-on dire aujourd´hui que les Africains sont moins entrés dans l´Histoire ? L´Histoire telle que vous l´avez définie, c´est l´appropriation des valeurs de démocratie et de liberté. Or, nous savons que lorsque John Fru Ndi remporta les élections présidentielles au Cameroun en 1992, c´est la France qui, la première, salua la victoire de Paul Biya. Nous savons aussi que Sassou Nguesso du Congo Brazzaville a été réinstallé au pouvoir grâce à un coup d´état militaire entretenu par les réseaux françafricains sous la direction d'Elf ; que sous Giscard d´Estaing, la France lança une opération militaire pour déposer Bokassa après avoir retiré tous ses capitaux des banques centrafricaines pour fragiliser ce pays ; que lorsqu´au Togo, Bob Akitani remporta les élections démocratiques avec une majorité écrasante, il y a deux ans, c´est la France qui, avec les réseaux françafricains et par la force des armes, conduisit le fils de l´ancien dictateur Eyadema au pouvoir ; que vous mêmes avez donné la bénédiction au dictateur gabonais Omar Bongo qui, du haut de ses 40 ans de règne à la tête d´une république démocratique, ne semble pas susciter le rejet de la France. Monsieur le Président, la jeunesse africaine vous dit à cor et à cri que la colonisation et le néocolonialisme sont responsables des dictatures en Afrique et responsables du ralentissement de sa marche dans l´Histoire. Peut-être faudrait-il commencer par démanteler les bases militaires qui, à nos yeux, sont la preuve palpable de ce que l´Afrique est aujourd´hui encore sous occupation française.

Monsieur le président, la jeunesse africaine veut s´inventer un nouveau destin avec la jeunesse française et les autres jeunesses du monde. Elle en a non seulement la volonté, mais aussi les moyens. Car, il y a longtemps que l´Afrique s´est sentie « héritière de tout ce qu'il y a d'universel dans toutes les civilisations humaines ». Il y a longtemps qu´elle s´est « approprié les droits de l'Homme, la démocratie, la liberté, l'égalité, la justice comme l'héritage commun de toutes les civilisations et de tous les hommes », ce que vous avez semblé comprendre lorsque vous avez cité Léopold Sédar Senghor à maintes reprises. En effet, c´est Senghor qui, en Afrique moderne, inventa le concept de civilisation de l´universel et invita les peuples d´Afrique à y prendre part. Mais ce que nous n´avons pas compris de votre premier discours à nous adressé, c´est que vous l´ayez prononcé à l´université Cheikh Anta Diop de Dakar sans prononcer une seule fois ce nom de Cheikh Anta Diop qui fit tant pour nous. Nous n´avons pas compris qu´une fois entré dans son temple, au lieu de le citer et d´honorer sa mémoire, vous ayez plutôt vanté Léopold Sédar Senghor, son rival sur le plan des idées. Nous avons cru, à cet instant précis, à cette manie séculaire de la France qui consiste toujours à opposer les Africains les uns contre les autres pour mieux les asservir. Vous le savez pourtant, monsieur le Président, que pour avoir mal compris son maître Léo Frobenius, Senghor déclara que l´émotion est nègre comme la raison est hellène, ce qui vous a sûrement inspiré lorsque vous avez évoqué dans votre discours l´Afrique comme étant un continent où règne aujourd´hui encore ce «Temps mystique où le sacré était partout, où tout était signes et correspondances (…) Temps de la sensation, de l'instinct, de l'intuition. Temps du mystère et de l'initiation » sans préciser toutefois que ce temps était d´une importance incommensurable dans l´émergence de toutes les sciences. Or, donc, même si le poète-président Senghor nous avait demandé de nous approprier les valeurs de la civilisation universelle, c´est encore Cheikh Anta Diop qui, mieux que quiconque, nous indiqua le meilleur chemin pour y parvenir. Car, en effet, s´approprier la civilisation de l´universel signifiait pour Senghor parler et penser en français, comme il le fit avec la création de la francophonie, alors que pour Cheikh Anta Diop, cela signifiait recourir à notre «âge d´or» et traduire le contenu de la science universelle en langue africaine, comme il le fit lui-même à travers la traduction de la théorie de la relativité en wolof. Nous comprenons, monsieur le président, que pour l´intérêt de votre pays, vous préfériez Senghor à Cheikh Anta Diop. Toutefois, si vous pensez que la construction de l´Afrique se fera sur la base de l´héritage de Senghor et non sur le fondement de celui de Cheikh Anta Diop, nous aimerions bien savoir pourquoi, malgré et depuis la création de la francophonie, les pays francophones d´Afrique sont devenus les plus pauvres de la terre, alors que leurs voisins anglophones comptent parmi les mieux structurés et les mieux développés.

Lorsque vous déclarez, monsieur le Président, que la raison en est que les Africains ont leur part de responsabilité dans leur propre malheur, puisque ce sont eux qui vendirent d´autres Africains aux négriers, non seulement nous pensons qu´il est facile de le dire, mais aussi nous avons la conviction que les Africains ne vendirent pas leurs frères aux négriers européens. En effet, nous savons tous que même les animaux protègent leurs petits des agressions extérieures et que la légendaire hospitalité africaine n´aurait jamais dû prédisposer les peuples noirs à vendre leurs enfants et leurs frères. Et, comme l´explique l´historien guadeloupéen Jean-Philippe Omotunde dans son ouvrage « La traite négrière européenne : Vérités et mensonges », la vérité, monsieur le président, c´est qu´à l´époque, en Afrique, les États et les royaumes se livraient constamment la guerre pour l´extension de leurs territoires et de leurs civilisations. Mais ce n´étaient pas des guerres d´extermination. C´étaient des guerres au cours desquelles des règles précises étaient mises en jeu pour des démonstrations de force sans effusion de sang. Ceux des philosophes des Lumières, qui imaginèrent le crime de la Traite Négrière, réalisèrent alors très vite que pour que ce crime fût réellement mis à exécution, il fallait nécessairement livrer aux différents royaumes africains, ainsi qu´à leurs royaumes rivaux, des armes à feu, et réclamer par la suite, à chacun des camps ennemis, les prisonniers de guerre. C´est ainsi que dans l´histoire africaine, les 400 ans de Traite Négrière correspondent à 400 années de guerre civile. Or, dans l´ignorance de la réalité du commerce des êtres humains qui se tramait derrière la distribution secrète de ces armes, dans l´ignorance absolue de l´existence du Code Noir, les souverains africains offraient le butin de guerre et recevaient les armes en retour. C´est dire que nos ancêtres n´avaient jamais considéré leurs prisonniers de guerre comme des marchandises. Ce sont les esclavagistes français et européens qui les considérèrent comme tels, parce qu´évidemment, ils les vendaient sur les côtes de l´Amérique et empochaient de l´argent. Le Code Noir, inventé par le roi de France, avait d´ailleurs, à ses articles 44 et 45, déclaré officiellement le Noir comme étant un meuble devant entrer dans la communauté des hommes, donc comme étant un objet vendable. Le Commerce des Noirs, c´est donc la France et ses alliés de l´Europe qui l´ont inventé, puisqu´ils étaient les seuls à en déterminer le contenu conceptuel et la pratique réelle.

Nous comprenons, Monsieur le Président, que vous ne souhaitiez pas que la France se permette la repentance de tout le mal dont elle a été à l´origine. Nous comprenons aussi que par ce refus de la repentance, vous rejetiez cette question toujours posée et jamais résolue des réparations. Nous vous comprenons d´autant plus que nous savons aujourd´hui que lors de l´émancipation de nos ancêtres, seuls les anciens propriétaires d´esclaves furent indemnisés financièrement. À titre d´exemple, et pour le cas de l´Angleterre, l´Eglise Anglicane reçut à l´époque 9.000 livres (500.000 livres d´aujourd´hui) pour la perte de ses esclaves dans la plantation de la Barbade. L´évêque d´Exeter (au Sud de l´Angleterre) reçut 13.000 livres en 1833 en compensation des 665 esclaves qu´il avait dû libérer.

Pour ce qui est de la France, il convient de mentionner ce cas rarissime dans l´Histoire, où ce furent plutôt les esclaves (d´Haiti) qui payèrent, conformément à l´ordonnance de Charles X du 17 avril 1825, des compensations financières d´un montant de 150.000.000 de francs or à leurs propriétaires français, en échange de leur liberté, comme en témoigne l´article 2 de ladite ordonnance qui stipule : « Les habitants actuels de la partie française de Saint Domingue verseront à la caisse fédérale des dépôts et consignations de France, en cinq termes égaux, d´année en année, le premier échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs or, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité. ».

Monsieur le président, les classes politiques françaises qui vous ont précédé se sont toujours posé la question de savoir «comment, dans ce contexte de réparations, encore parler de réparations en faveur des descendants d´esclaves?» Fondant nos espoirs sur votre formation d´avocat, nous restons dans l´attente des mesures concrètes qui témoigneront à l´Histoire de ce que sous votre règne, la France a commencé à rendre justice.

Voilà, entre autres, les raisons pour lesquelles nous avons de la peine à croire en l´idée de l´Eurafrique. Nous n´y croyons pas parce que nous réalisons nettement que l´Eurafrique et la Françafrique finiront par devenir une seule et même chose. Nous n´y croyons pas parce que la Françafrique, qui pérennise l´esprit de l´esclavage et le système d´exploitation colonial, ne nous a apporté que des scandales, et surtout parce que dans votre ligne politique, vous excluez la Turquie de l´Union européenne au motif qu´elle fait partie de l´Asie. Comment alors l´Afrique, qui ne fait pas elle partie de l´Europe qui vous est tant chère, pourra-t-elle faire partie de ce nouvel ensemble imaginaire eurafricain, alors que les deux continents ne se partagent même pas de frontière terrestre comme la Turquie se la partage avec l´Europe ? Nous en déduisons alors, monsieur le Président, que le but de L´Eurafrique sera de remplacer la Françafrique, parce qu´avec l´avènement de l´Union Européenne, la France se sera dissoute dans l´Europe. Face au constat de cette réalité poignante, nous ne pouvons que dire non à l´Eurafrique de la même manière que nous avons dit non à la Françafrique.

Nous comprenons enfin, Monsieur le Président, qu´après deux mois passés à la tête de l´État français, vous n´ayez encore sur votre table que des dossiers déposés par tous vos prédécesseurs. Nous espérons par la présente lettre ouverte éveiller votre curiosité et vous inciter à rechercher la vérité sur la nature réelle des problèmes graves qui gangrènent les relations profondes entre la France et les pays africains et qui, dans un futur proche ou lointain, feront de la France la grande perdante d´un espace économique qu´elle aurait dû bâtir pour favoriser l´émergence d´un véritable empire francophone dans un monde dominé par la civilisation anglo-saxonne.

Nous vous prions d´agréer, monsieur le président de la république, l´expression de nos salutations distinguées auxquelles nous associons les assurances de notre très haute considération.


Pour la jeunesse africaine du Canada
Maurice NGUEPE, Ottawa.

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