Production Nationale ou semence d'illusions?

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Frantz
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Production Nationale ou semence d'illusions?

Post by Frantz » Sun Feb 10, 2008 7:20 am

Production Nationale ou semence d'illusions?
Marc L Bazin
http://www.lenouvelliste.com/blogs/blog.php?r=2#b58

« Je ne crois pas que quelqu'un serait en mesure de baisser les prix des produits de première nécessité. Seule la relance de la production nationale pourra faire baisser le coût de la vie ». Telle est, pour l'essentiel, et telle que reproduite par le Nouvelliste du 24 Janvier 2008, la déclaration faite récemment par le Président de la République. Formule lapidaire et réductrice, une telle déclaration méconnaît les réalités et porte en germe des risques d'échecs, d'atermoiements et d'éternels recommencements. Premièrement, il n'y a pas que les prix des produits agricoles qui montent. En cinq mois entre Août et Décembre 2007, l'augmentation du niveau général des prix est passée de 7.6% à 10%.

Tous les secteurs sont touchés.
Les chances de réduire la hausse des prix par la seule relance de la production nationale sont donc nulles. Deuxièmement, la politique agricole que poursuit le gouvernement aux destins duquel le Président préside ne donne aucun signe qu'elle serait capable de relancer la production nationale. Troisièmement, toute politique de relance de la production nationale, pour réussir, devra passer obligatoirement par l'augmentation de la productivité du producteur agricole. Or, aucune des conditions de cette augmentation de productivité n'est aujourd'hui réunie. Dire que la relance de la production nationale peut faire baisser le coût de la vie sans qu'on ait défini au préalable un cadre, les moyens et les politiques appropriées à cette relance, c'est non seulement prêter le flanc à de nouvelles critiques mais c'est aussi susciter de faux espoirs et se bercer d'illusions.

Nous allons donc développer séparément chacun de ces trois points.

A.- L'accélération du taux d'augmentation des prix ne touche pas que les secteurs agricoles

Si on se réfère à l'indice des prix publié par l'IHSI en Décembre 2007 pour l'ensemble du pays par fonction de consommation (base 100 en Août 2004), l'indice général des prix est passé de 133.5 en Décembre 2006 à 146.8 en Décembre 2007, soit une augmentation de 10% en glissement annuel. Tous les postes retracés dans l'indice sont en augmentation, soit Santé (+9.7%), Transport (+7.5%), Loisirs (+7.6%). Non seulement l'augmentation ne s'est pas limitée au secteur « Alimentation, boissons et tabac » mais il se trouve que des secteurs les plus critiques du point de vue du pouvoir d'achat des ménages, c'est le secteur « alimentation, boissons et tabac » qui a enregistré la plus faible augmentation soit 9.9% par opposition à « habillement, tissus, chaussures » (+10.2%), « loyers, énergie et eau » (+14.7%).

Un niveau d'inflation imprévu et préoccupant

L'augmentation des prix porte donc sur tous les postes de consommation, aussi bien sur des produits locaux que sur les produits importés. De plus, la part du pétrole dans l'augmentation des prix des produits alimentaires est très élevée. Les prix des engrais sont liés aux prix de l'énergie, parce que le gaz naturel, composante essentielle, représente 70% à 90% des coûts. Aux Etats-Unis, pays qui détermine les prix des céréales à l'échelle mondiale, l'énergie comptait, en 2005, pour 16% du coût de la production agricole, dont 1/3 pour le pétrole et l'électricité et indirectement 2/3 pour l'énergie de production d'engrais et autres composantes chimiques. À ces coûts intrinsèques, imputables aux produits pétroliers, il faut ajouter, chez nous, les coûts du transport, à la fois de l'extérieur et à l'intérieur.

Relancer la production nationale ne réduira pas ces coûts-là. Ce serait plutôt l'inverse. Le taux d'inflation atteint en Décembre 2007 est nettement au-dessus des engagements que nous avons contractés vis-à-vis du Fonds Monétaire International, lesquels engagements, en Août 2007, tablaient sur un taux d'inflation de 7.5% en 2007 et de 7% en 2008. C'est donc sur cette base qu'avait été arrêtée une projection de croissance à 3.5%. Si le mouvement de hausse et d'instabilité des prix devait persister en 2008, la stabilité macroéconomique serait compromise, l'hypothèse de croissance à 3.5% ne serait plus viable et les chances de réduction de la pauvreté sur la période 2008-2011 s'en éloigneraient d'autant.

Faire baisser les prix est donc une composante essentielle de la croissance et pas seulement un problème des prix des produits de première nécessité, lesquels, en tout état de cause, sont par ailleurs négativement affectés par les frais de commercialisation élevés, des conditions de production peu performantes et le poids de la fiscalité. Si on veut améliorer les conditions de vie de la population, il ne suffit pas de dire « relancer la production nationale » mais il faut assigner à la politique agricole de nouveaux objectifs, une vision nouvelle et les moyens appropriés. Si les choses devaient rester en l'état, si le flou de la politique agricole, son manque de leadership et son peu de poids dans la politique du gouvernement devaient persister, relancer la production nationale ne serait qu'un slogan sans base véritable et sans effet. D'ailleurs si l'objectif de l'exercice de relance de la production nationale devait se borner à faire baisser les prix des produits de première nécessité, à quel prix de revient de la production faudrait-il parvenir pour que nos produits soient concurrentiels par rapport aux importations, alors surtout que l'aide étrangère finance déjà un fort pourcentage de ces dernières ? Voudrait-on à nouveau réinventer les barrières douanières, dévaluer sauvagement la gourde et réhabiliter la contrebande ?

La production nationale : un camion au fond du ravin

Ceci dit, que faut-il entendre par « relance de la production nationale »? Dans le langage courant, d'une action qui a été interrompue, on dit qu'il faut la relancer, d'une voiture en panne, on dit qu'il faut remettre le moteur en marche. Pour ce qui est du secteur agricole, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce dont il s'agit, c'est de faire remonter la pente à une voiture qui a dégringolé et qui, depuis 20 ans, est au fond du ravin. Dans les années 80, le secteur agricole contribuait pour 50% au PIB.

Aujourd'hui, 30%. Les exportations agricoles qui représentaient 30% des exportations totales en 1984, aujourd'hui n'en représentent plus que 6.3%. Sous l'effet combiné du manque d'investissements dans les infrastructures, des désastres naturels, de l'instabilité politique, de l'utilisation anarchique des sols, à quoi est venue s'ajouter vers la mi-1980, la décision de libéraliser le commerce tous azimuts, sans préparation et sans accompagnement, le secteur rural a vu s'éroder une grande partie de sa capacité à contribuer substantiellement à l'augmentation du produit national.

Où en est-on aujourd'hui ? À l'heure actuelle, ce ne sont ni les plans ni le slogans qui manquent : « promotion d'une agriculture durable, meilleure gestion du foncier, modernisation des infrastructures rurales, renforcement des structures d'appui à la production » à quoi s'ajoutent, pour faire bonne mesure «la promotion de la pêche et de l'agriculture ». Mais, quand on voit ce qu'est le Ministère de l'Agriculture, qu'on découvre sa place dans le budget, la faible priorité que le gouvernement lui accorde et comment le Ministère fonctionne, on ne peut se défendre de l'impression que toutes ces pieuses déclarations d'intentions ne sont que des paroles en l'air.


B.- Le Ministère de l'Agriculture et des Ressources Naturelles n'est ni structuré, ni financé, ni administré, ni outillé d'une manière qui lui permettrait de conduire à terme quelle que politique que ce soit, et encore moins, à fortiori une politique de relance de la production nationale.

Entre 2005 et 2007, la part du Ministère de l'Agriculture dans le budget est de 4.4%, à comparer à certains pays africains au Sud du Sahara, où la part de l'agriculture dans le budget est de 10%. La part la plus importante du budget du Ministère est constituée par les dépenses d'investissements, lesquelles, sur la période 2004-2006 étaient financées à plus de 90% en moyenne par l'aide étrangère. De plus, les salaires sont bas mais ils représentent 82% des dépenses de fonctionnement, ce qui évidemment laisse peu de ressources pour l'achat des matériels, de biens et de services nécessaires aux opérations. De ce fait, il n'existe pratiquement pas de lien entre les dépenses de fonctionnement du Ministère et le financement extérieur, ni possibilité de contrôle du Ministère sur les investissements et sur l'adéquation des résultats par rapports aux objectifs.

À ce manque d'articulation entre l'aide étrangère et les capacités du Ministère d'une part, au manque d'intégration entre les orientations politiques et le budget d'autre part, il faut ajouter que, au plan interne haitien, le secteur agricole n'est pas pris au sérieux. En 2006-2007, le Ministère des Finances a accordé à l'agriculture moins de 10% des ressources sollicitées. Le Ministère de l'Agriculture n'a donc pas la capacité de dépenser les ressources mises à sa disposition par l'aide extérieure. Sur environ $86 millions alloués par le CCI, à peine $30.2 millions (35%) avaient été consommés en Mars 2006.

Le Ministère n'a pas une stratégie propre. Entre 2004 et 2006, les allocations en provenance du Trésor avaient décliné de 70% en termes réels. Mais il a suffi qu'en 2006-2007, l'aide étrangère ait substantiellement augmenté pour que les allocations en provenance du Trésor se multiplient par six. En clair et en simplifié, les allocations au budget d'investissements dépendent de la disponibilité de l'aide étrangère et non pas d'une volonté politique autonome. Plus grave encore : l'incapacité du Ministère à absorber de larges flux d'investissements extérieurs conduit à un taux faible d'exécution des programmes d'investissements. Le sort de la relance de la production nationale aux fins de la baisse des prix des produits de première nécessité est donc, telles que les choses sont aujourd'hui, éminemment aléatoire car il est entre les mains d'un Ministère sans ressources propres, dépourvu de l'autorité nécessaire pour s'imposer au Ministère des Finances comme prioritaire dans le partage des ressources budgétaires, sans capacité d'imprimer sa marque sur les décisions et le contrôle des investissements et de vérifier la réalité des résultats,


C.- Un nouvel agenda du développement de l'agriculture

À la limite, on se trompe de cible et d'objectif. Avant de parler de relance et d'augmentation de la production nationale, il faut commencer par l'essentiel, c'est-à-dire commencer par prendre l'agriculture au sérieux, par prendre conscience du fait qu'elle représente, et de loin, l'activité économique et sociale la plus importante, dont vivent 4.700.000 personnes, qui emploie 70% de la population active et qu'elle est, en tout cas doit devenir, l'instrument premier du développement économique, de réduction de la pauvreté, de la gestion rationnelle de l'environnement et la source des devises étrangères nécessaires au financement des importations. Pour que l'agriculture porte l'effort de développement, l'objectif prioritaire qu'il convient de lui assigner est l'augmentation de productivité du producteur. Sans augmentation de productivité, il n'y aura pas augmentation de la production ni baisse de prix des produits de première nécessité. C'est la productivité agricole qui détermine les prix des produits, laquelle à son tour détermine les salaires et la compétitivité des secteurs agricoles commercialisables. Pour ne considérer que les années 1996-2006, l'évolution de la part de l'agriculture dans le PIB a globalement été inférieure au taux d'accroissement de la population, soit :

Pendant la même période, la part de l'agriculture dans le PIB est allée en décroissant, passant de 30.9% en 1996 à 26.2% en 2000 et à 25.4% en 2006.

Augmenter la productivité, la rentabilité et améliorer les conditions d'exploitation du petit producteur ne ressortent pas du mystère. La réduction du taux de pauvreté dans le monde, de 28% en 1993 à 22% en 2002, n'est pas due à la migration des ruraux vers la ville mais à 80% à l'amélioration des conditions de production dans les zones rurales. Mais il y a mieux : il est maintenant établi que la croissance du PIB dérivant de l'agriculture est au moins deux fois plus efficace à réduire la pauvreté que la croissance provenant de tout autre secteur. Ceci est vrai non seulement en Chine et en Inde mais aussi en Amérique latine (+ 2.7%) et même au Ghana où les ménages ruraux comptent pour une large part de la réduction de la pauvreté imputable à la croissance de l'agriculture.

Une tâche considérable aux multiples défis

Augmenter la productivité de l'agriculture pour en faire un instrument du développement est, dans notre pays, une tâche considérable aux multiples défis. Ces défis tiennent en particulier à la diversité des conditions agro écologiques et des systèmes d'exploitation, aux contraintes qu'impose le manque d'eau dans l'utilisation des méthodes d'exploitation pourtant reconnues comme efficaces, à l'exiguité du marché, aux coûts de transports élevés qui limitent les possibilités de commercialisation d'une grande partie de la production et au faible niveau de capital humain.

Un nouvel agenda pour l'agriculture passe par des pré conditions, des actions spécifiques par secteur et par produits, et la mise en place de nouveaux mécanismes et de nouvelles structures de gestion de la production agricole

a) Les pré conditions sont le maintien d'un climat de paix et de stabilité politique, la garantie des droits de propriété et de sécurité des transactions, la conduite d'une politique de stabilité macroéconomique et d'incitation aux investissements

b)Les actions spécifiques par secteurs et par produits comprennent:
i)faire passer de 4.4% à 10% la part de l'agriculture dans le budget

ii) augmenter l'offre d'éducation en milieu rural, éducation entendue au sens large non seulement d'alphabétisation et d'enseignement primaire mais aussi de formation professionnelle donnant accès aux qualités techniques nécessaires au développement de l'agriculture dans la ligne de la demande récente des jeunes agronomes soutenue par l'ANDAH, et à la formation d'entrepreneurs à vocation d'accès aux marchés mondiaux et à l'économie rurale en dehors de l'exploitation agricole

iii) faciliter l'accès à la terre, par la sécurisation des droits de propriété et la dynamisation du marché des transactions immobilières, la création par l'Etat de Fonds Terriens qui financeraient l'acquisition de terres par des producteurs entreprenants, l'accès à l'eau par l'extension des ères irriguées, un environnement amélioré, l'introduction de meilleures techniques de conservation et de gestion de l'eau et enfin l'accès au crédit par la création d'une Banque Publique de Crédit Agricole et Industriel, la libéralisation du marché financier et la prolifération des institutions de micro crédit s'étant révélées incapables de satisfaire à la demande de financement de l'exploitation agricole à des conditions qui réconcilient rentabilité et nécessité.

iv)Faciliter la création d'emplois non agricoles en zone rurale, alléger le poids de l'excédent de population en facilitant les migrations en dehors de l'espace rural, encourager les activités touristiques et de services en milieu rural, des investissements publics et la création de villes secondaires

v)Investir dans l'expansion des exportations de mangues, d'huiles essentielles, de café amélioré et étudier le potentiel de l'éthanol.

c) des mécanismes nouveaux et des structures nouvelles


Ce que nous avons dit du Ministère de l'Agriculture devrait suffire à démontrer que ce Ministère n'a pas les moyens -sinon la capacité- de concevoir, de promouvoir et de faire exécuter une grande vision stratégique de développement agricole et d'en coordonner l'exécution à travers les divers échelons d'exécution. Les différents éléments de politique et d'actions développés ci-dessus font donc apparaître la nécessité d'une grande capacité d'administration surtout dans un pays comme le nôtre, pays d'inégalités sociales et de conflits terriens à répétition. Pour créer des mécanismes nouveaux de gestion de l'agenda nouveau, il faut changer le rôle du Ministère de l'Agriculture quant à la conception et à la gestion de l'économie agricole.

Un nouveau rôle pour le Ministère de l'Agriculture consisterait à coordonner entre les Ministères non seulement pour ce qui est de la production agricole mais aussi pour ce qui est de la santé animale, de la nutrition, de l'infrastructure physique, de l'environnement, du commerce et des exportations, de la gestion des désastres et des accords internationaux. Une deuxième action consisterait à faciliter l'action collective des organisations et coopératives de production, des distributeurs et des fournisseurs de services tels que approvisionnement en engrais, fourniture de services tels que les ONG et les organisations de la société civile. Une troisième action consisterait à décentraliser i.e. à transférer le processus de prise de décision politique, administrative, budgétaire et fiscale à des échelons les plus proches que possible des besoins de la population rurale et des communautés de développement local. Une quatrième action consisterait à développer des partenariats secteur public - secteur privé pour la réalisation de services de consultation, de contrôle d'exécution des projets, dans un système de responsabilités conjointes.

Une redéfinition des tâches du Ministère de l'Agriculture impliquerait évidemment la disponibilité d'un personnel motivé de professionnels et de techniciens, moins bureaucratique, tourné vers l'action et les résultats pratiques, à vocation de gestionnaires et mieux payés que le reste de la Fonction Publique. Mais il va de soi que indépendamment des objectifs nouveaux, des structures améliorées et de personnels mieux adaptés, la vision et le leadership ne peuvent venir que du Président de la République.

Marc L. Bazin
8-10 Février 2008

Gelin_

Re: Production Nationale ou semence d'illusions?

Post by Gelin_ » Sun Feb 10, 2008 3:48 pm

[quote]...B.- Le Ministère de l'Agriculture et des Ressources Naturelles n'est ni structuré, ni financé, ni administré, ni outillé d'une manière qui lui permettrait de conduire à terme quelle que politique que ce soit, et encore moins, à fortiori une politique de relance de la production nationale.

Entre 2005 et 2007, la part du Ministère de l'Agriculture dans le budget est de 4.4%, à comparer à certains pays africains au Sud du Sahara, où la part de l'agriculture dans le budget est de 10%...[/quote]
Je n'ai jamais su comprendre pourquoi un pays dont l'économie est basée sur l'agriculture n'a jamais pu accorder au secteur agricole toute l'attention nécessaire. La décision de répartir les fonds du budget national ne prend pas en compte les besoins du secteur le plus important de la nation, et l'on se demande pourquoi la production agricole nationale continue de baisser tandis que la demande pour ne fait qu'augmenter.

gelin

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