Dany Laferrière et les intellectuels

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Serge
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Dany Laferrière et les intellectuels

Post by Serge » Wed Jan 02, 2008 8:14 am

Dany Laferrière condamne le silence des intellectuels

Danny Laferrière
L'auteur est écrivain.

La Presse

Je ne sais pas si la figure de l'intellectuel est partout la même, et si partout aussi être un intellectuel requiert les mêmes qualités et les mêmes aptitudes. J'emploie ici le terme qualité dans son vieux sens de vertu.

J'ignore si être un intellectuel sous une brutale dictature est différent d'être un intellectuel dans une société ordonnée. J'ai vécu dans ces deux sociétés. Mon métier fut de signaler qu'il y a un lien entre la condition de vie des gens et la manière dont ils sont dirigés.

Mais que ces gens demeurent responsables, à tout coup, de leur destin.
Il arrive que les victimes soient la cause de leur propre drame - et cela aussi, il faut l'écrire. Celui qui ne prête allégeance ni au prince, ni même au peuple, c'est l'intellectuel.

Quand tout va bien, l'intellectuel devient sujet de moquerie. Mais quand la barque se trouve prise en pleine tempête, c'est vers lui que tous les regards se tournent avec un seul cri: «Mais où sont passés nos intellectuels?»

Pour moi, l'intellectuel est un produit de sa société. Et une société qui n'est pas capable d'en produire de bons, d'honnêtes et de conséquents doit se poser de graves questions. Il n'y a pas que face au pouvoir qu'il faut prendre soin de créer une opposition, on doit susciter aussi une pareille démarche dans la vie civile.

J'entends souvent, au Québec, cette phrase qui sonne comme une fatalité: ici on ne fait pas de débats. C'est pourtant une chose à cultiver si on veut rompre avec cette mentalité de villageois unis autour de leur clocher qui fut notre manière de vivre d'avant la Révolution tranquille. Car l'intellectuel doit faire le lien entre la mémoire du passé et celle du présent. Quand on manipule ces deux pôles, on s'étonne toujours de découvrir combien les gens ont la mémoire courte, et combien surtout on ne sollicite le passé que pour glorifier le présent. Un lien critique est à penser entre ce passé qu'on rejette dans cette «grande noirceur» et ce présent dont l'éclat nous aveugle.

L'intellectuel diffère du journaliste en allant plus loin que le constat. Le journaliste est un sismographe qui fournit des éléments précieux à l'intellectuel. Celui-ci réfléchit, consulte les livres d'histoire, regarde autour de lui, écoute la rumeur de la cité pour finalement sonner le tocsin, s'il y a lieu. Quitte à déplaire parfois, ou à mettre en danger son confort personnel, l'intellectuel doit aussi intervenir à contre-courant, sans se croire obligé de le faire contre toute logique.

J'ose le dire: la première qualité d'un intellectuel c'est le courage. Et c'est ce qui manque le plus souvent de nos jours. Le courage intellectuel, c'est celui de faire face à un problème en l'analysant sous tous les angles possibles, sans chercher à l'édulcorer au moment de l'écriture. L'intellectuel doit avoir aussi le courage physique de se mouiller, même quand une situation ne semble pas, à première vue, le concerner. Il ne peut pas faire de choix. C'est un mouvement instinctif qui le pousse vers l'eau bouillante.

Or que remarquons-nous ces jours-ci face à nos problèmes de société? Nos intellectuels brillent par leur absence. Personne ne veut risquer ses acquis sociaux et économiques. Ils n'osent pas faire face à la montée des idées démagogiques et fascisantes. Ils préfèrent se réfugier parfois dans des combats plus fédérateurs comme l'environnement. Le combat pour un monde plus vert et plus respirable est un combat important. Mais veut-on respirer un air propre quand celui-ci est pollué par l'injustice, le racisme et l'exclusion? Et cela arrive quand la foule en colère, ignorante de sa force, décide de faire payer les plus démunis de la société. Et qu'aucune voix respectable ne s'interpose.

Couchée devant Harper

La classe intellectuelle s'est couchée dernièrement. Elle s'est couchée devant Bush, en ne protestant pas assez fort lors du «Patriot Act» qui a fait reculer une démocratie qui faisait déjà l'objet de grande suspicion. Elle a reculé ici devant Harper qui sape, un à un, les fondements de notre démocratie en touchant aux nerfs vitaux de son équilibre.

Elle s'est couchée au Québec devant cette montée de la droite menée par Mario Dumont qui, comme d'autres ailleurs, sait exciter le peuple avec la menace de l'immigration. Au lieu de se manifester, les intellectuels québécois cherchent des explications à un flot d'insultes jetées à la tête de l'immigré déshumanisé durant cette tournée de la commission Bouchard-Taylor. On tente par des raisonnements légers de minimiser une situation dramatique: 83% des interventions dans les médias en 2007, à propos des communautés culturelles, étaient d'ordre négatif. C'est beaucoup. Assez pour dire qu'il y a quelque chose de pourri ici.

Le Québec a déjà fourni des intellectuels parmi les plus courageux, des syndicalistes qui n'ont pas hésité à prendre la direction de la prison, des évêques qui ont protesté contre la misère ouvrière. Où sont-ils aujourd'hui? Tout le monde semble se cloîtrer dans sa paroisse, alors qu'il y a un grand risque de rupture du tissu social. Comment peut-on vivre en paix quand le premier venu peut vous montrer la porte en lâchant: «Si vous n'êtes pas content, retournez donc chez vous», alors que vous êtes depuis plus longtemps que lui dans ce pays? Les immigrés se sentiraient moins seuls devant ce tombereau d'insultes qui n'annonce pas des jours meilleurs si un intellectuel, un seul, se levait pour dire qu'il n'était pas d'accord avec ce qui se dit. Ce qu'a fait le poète et critique Pierre Nepveu dès le début des hostilités. Mais les voix discordantes sont rares, ces jours-ci.

L'argument c'est qu'il faut laisser le peuple s'exprimer. Si l'intellectuel ne doit faire taire personne, il doit tenter d'éviter que le débat ne tourne en un lynchage social. C'est en ouvrant les fenêtres pour aérer la maison que l'intellectuel devient d'utilité publique. Qu'il devient cet empêcheur de penser en rond si nécessaire dans une démocratie. Qu'il devient enfin un véritable intellectuel.

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